Je vous écris de Koh Mak

 

Koh Kong ressemble d’abord à une punition. Qu’a-t-on fait de mal pour atterrir là. Le type d’endroit à apprivoiser ou à fuir immédiatement. Pas agréable mais pas désagréable non plus. Ville de bout de Cambodge, ville frontière à la réputation sulfureuse pour son trafic de pierres, longtemps mal desservie depuis le reste du pays… peu d’atouts en somme, rien qui puisse attirer le touriste, même pas un petit reste de reste colonial… Lors de mon premier passage au Cambodge, il y a plus de vingt ans (ah le bel âge ! vraiment d’ailleurs ?), il était impensable de remonter la côte par la route. J’avais pris un bateau ferry depuis Sihanoukville jusqu’à Koh Kong même où un tuktuk m’avait immédiatement emmené jusqu’à la frontière thaïlandaise. Un minibus rempli m’avait alors amené à Trat où un bus partait pour Bangkok. J’avais tracé sans le vouloir et tout s’était impeccablement organisé. Arrivée à Khao San Road même où j’avais presque dévoré u chien en pleine nuit tellement j’avais faim. J’avais rendez-vous le lendemain avec mon amie Muriel qui revenait du Laos je crois. J’ai toujours su l’Asie facile à se trimballer malgré les apriori légitimes qu’on peut avoir. La ligne de ferry n’est plus en fonctionnement depuis plusieurs années, pas rentable sans doute, et une grande route est en construction, qui troue la jungle d’une large ligne rouge ou bitumée comme en Amazonie. L’emprunter n’est pas aussi pire que je l’aurais pensé. Minibus pour 13$ qui rejoint Kampot à Koh Kong. Attention il y a Koh Kong la ville et Koh Kong l’île. Le conducteur me demande si je ne veux pas venir m’installer à l’avant afin qu’il puisse caser deux petits culs cambodgiens à ma grande place à l’arrière. Pas besoin qu’il argumente sur mes grandes jambes, je profite de l’aubaine. C’est win-win cette affaire. Le reste des passagers est français, tous retraités sauf un petit couple qui s’arrête à mi-parcours au bord d’une rivière pour prendre un bateau qui va les emmener en deux heures dans un village « écomachintruc » en pleine jungle. Si j’osais, je les accompagnerais. Je n’ose pas…

 

J’épate mes congénères sur mon savoir à propos de ces espèces de silos en ciment qu’on voit parfois dans la campagne. Depuis que Gilles et Josy m’ont sensibilisé sur ces bâtiments moches, je ne vois et n’entends qu’eux. « Entends » parce que ce sont des abris à oiseaux et ça braille et ça piaffe à tue-tête. N’achetez pas de résidence secondaire dans les parages. Certains les appelle des « hôtels à hirondelles ». Le but du jeu est de récupérer les « nids d’hirondelles » si recherchés en Asie, en Chine notamment. Plutôt que d’aller se casser le cou à grimper le long de falaises pour les dénicher, autant accueillir les oiseaux à domicile dans des hôtels (de charme particulier) et aller se servir en nid tout simplement. J’imagine l’odeur à l’intérieur ! Mille excuses, mais je vais briser un mythe. Ces oiseaux ne sont pas des hirondelles, mais quelques espèces de martinets (martinet, martinet… la hantise de mon enfance). Ceux-ci secrètent un mucus comestible pour construire leur nid. Ce mucus est recherché comme produit de luxe par la cuisine traditionnelle en Asie du Sud-Est, mais on lui attribue aussi de nombreuses vertus pour la santé. Sa rareté et l’effort nécessaire à la récolte du produit en ont fait un mets particulièrement apprécié. Donc si on vous propose de goûter à un nid d’hirondelle, si la dénomination est jolie, sachez qu’il s’agit de la bave consolidée d’oiseaux. Comment, au Cambodge, ont-ils attiré les piafs dans leurs bâtiments immondes ? Mystère. L’exode rural comme partout sans doute. A Koh Kong même, en pleine ville, on reconnaît facilement ces monuments de la laideur, aux façades presqu’aveugles si ce ne sont des trous ou des fissures pour laisser passer les oiseaux. A certaines heures, ça tourne et tourne autour dans un vacarme assourdissant, un son qui résonne à la façon du bruitage des oiseaux dans le film d’Alfred. Renseignement pris, ce bruit est effectivement fabriqué pour attirer les oiseaux, et ne provient donc pas d’eux-mêmes.

 

Donc pas grand-chose à Koh Kong, qui plus est dimanche, avec, étonnamment, des boutiques fermées. Je croyais que l’Asie ne s’interrompait jamais ! Marcel et moi partons nous balader au port, tranquille, qui prépare ses étals de nourriture pour le soir. Puis au marché qui lui, ne s’interrompt jamais. Je n’y entre pas, ça pue, il y a peu d’espace et il fait chaud. Mais autour, ça grouille pas mal. Marcel lâche ses clics. Il chauffe Marcel. Il va me brûler entre les mains. Du travail en perspective. La Guesthouse (15€/nuit avec clim), agréable, peu de concurrence en ville, est tenue par René, un Suisse établi là depuis près de deux ans. Terrasse agréable qui donne sur la rue, où je dîne. René me promet un scooter pour le lendemain. Il a intérêt sinon je pars. Aux alentours de la GH, quelques bars « de nuit ». Je me fais alpaguer « helloooo siiiiir, come drink with meeeeee ». La tablée est pleine de types déjà éméchés avec des filles dont je ne vois pas, dans l’obscurité recherchée, si elles sont pubères ou ont un bec-de-lièvre. « Non merci madame ». Comment lui expliquer qu’en ce moment je suis chaud à la lecture d’un livre vraiment pas drôle sur la période des khmers rouges, façon journal d’Anne Franck. Ça s’appelle « D’abord ils ont tué mon père ». La petite fille-héroïne de 5 ans a survécu et vit maintenant aux Etats-Unis. Un film Netflix a été tiré du bouquin. Je ne sais pas ce que ça vaut, Netflix et moi ne sommes pas très copains. Donc comment lui expliquer que je préfère aller lire mon livre vraiment pas drôle plutôt que de taper du rigodon, faire la bamboche et me murger la poire… Je n’explique pas 😊

Scooter (7$) pour me donner un aperçu des environs immédiats de Koh Kong. Au sud, petite forêt de mangrove, hauts palétuviers, tranquille. Une passerelle en béton la traverse, sans rambarde sur la plupart du parcours. « Oui oui Monsieur l’agent, on l’a bien vu tomber notre Barnabé, il est tellement turbulent, ça lui fera les pieds qu’on s’est dit. Mais il était trop loin pour qu’on puisse le rattraper, nos vêtements étaient tout propres, on ne voulait pas les mouiller, vous comprenez. Et puis, dans sa chute, Barnabé s’était empalé sur une racine montante, il n’allait pas bouger. On voyait bien qu’il n’allait pas bien. Il nous regardait avec ses petits yeux de quand il veut nous demander quelque chose. Après tout, il était tombé tout seul, c’était à lui de se débrouiller, non ? Il avait mal, c’est sûr, mais que pouvait-on faire. On a compris qu’il allait mourir, mais comme l’agonie pouvait être longue, mon mari a trouvé un long et gros bâton et lui a tapé sur la tête pour abréger ses souffrances. C’est là qu’il s’est mis a crier, alors mon mari a tapé plus fort. Et moi je lui disais que c’était pour son bien et que ce n’était pas la peine de crier, qu’il avait que ce qu’il méritait, on va tous mourir un jour de toute façon, on n’a pas idée de tomber dans la mangrove. C’est pour ça qu’on ne distingue plus trop bien son visage, mais je vous assure que c’est bien notre Barnabé. Il a fini par tomber la tête dans l’eau, il a un peu remué, puis n’a plus bougé. C’est ce qui lui pouvait arriver de mieux. Il n’avait que quatre ans, mais c’était une graine de racaille, ça se sentait. Ça vient du côté de la famille de mon mari. Vous pouvez en faire ce que vous voulez, nous on ne peut pas nous en occuper, on a notre avion demain matin ».

De l’autre côté, c’est le village de Bakhlong. La vraie surprise de cette étape. C’est là qu’il fallait que je vienne pour fabriquer un excellent souvenir. Village de pêcheurs en partie sur pilotis sur l’eau. Vraiment pittoresque. Les habitants doivent avoir du mal à comprendre ce que peut signifier « pittoresque » et ce qu’il y a de si enthousiasmant à photographier leurs dépotoirs, bouts de bois, bouts de tôles, poissons qui sèchent sur des planches, leurs maisons branlantes et colorées. Plein de coucou mains et de hello et susserai. Les cambodgiens ont le sourire spontané. Je vais déjeuner le long de la grande plage, propre de loin pour une fois. En face, c’est l’île de Ko Kood, la Thaïlande où je passe demain. Je me baigne, l’eau est peu profonde, des petits poissons curieux que je ne distingue pas viennent enlever les peaux mortes de la grosse baleine que je suis.

Je réussis à me débarrasser de tous mes billets cambodgiens. Entre riels, dollars et baths, on arrive à s’arranger. Le passage de frontière est très simple. Tuktuk (6$) jusqu’à la frontière sur une route moyenne. Passage à pied, passeport, empreintes digitales et oculaires de chaque côté, tampon, formulaire à remplir, carte sim (20€ pour 10 jours, pas donné), change d’argent. Minibus pour Trat (140 baths – 4€). On attend un peu qu’il se remplisse, 20 minutes à tout casser et je file sur les belles routes de Thaïlande. Le contraste est tout de suite saisissant.

Je retrouve les belles routes donc, une 2x2 voies depuis la frontière, mais aussi les 7 Eleven surclimatisés, les travestis aux caisses, les sawadee krap et kopkun krap (bonjour et merci), le pad thai, la propreté relative des routes, des rues, la conduite à gauche, la nourriture vraiment pas chère, les paiements en carte, les hôtels prépayés…

Trat est une ville que j’aime bien. Je la parcoure et me demande bien pourquoi. Les visiteurs ne s’attardent pas, je comprends. Des petites ruelles bordées de grandes maisons en bois où se trouvent quelques guesthouses sympas, dont la mienne qui s’appelle la Pano Solar Guesthouse (10€/nuit avec ventilo). Je demande. En fait, Pano ne veut rien dire, peut-être le nom de la famille qui tient la boutique. Ils viennent de Koh Mak où ils tenaient le Pano resort, mais sont revenus sur le continent, en ville, pour que leurs enfants puissent aller à l’école. A Trat, il y a un musée intéressant où on prend le frais. J’y apprends que la France avait occupé la ville et sa banlieue au début des années 1900 et l’avait restituée en échange de toute la partie ouest du Cambodge actuel (Siem Reap, Battambang, Sisiphon). Pas vraiment perdants les français, mais la Thaïlande retrouvait son intégrité siamoise et un accès étendu à la mer. C’est sans doute depuis ce temps-là qu’existe cette longue bande côtière étroite bizarroïde intégrée à la Thaïlande (cf la carte). J‘y apprends aussi qu’a eu lieu la bataille de Koh Chang en 1941, entre la France et la Thaïlande qui avait mené quelques exactions agressives le long de la frontière indochinoise. Je pense qu’il s’agit d’escarmouches. Le musée vante la résistance héroïque de la Thaïlande et le retrait des bateaux français. Wikipedia fait une analyse inverse. Ce serait l’une des seules victoires navales françaises modernes, mais comme cela était sous le régime de Vichy, cela a été oublié des manuels d’histoire ensuite. Chacun écrit l’histoire qui l’arrange. Et puis le Wat Phai Lohm. Wat veut dire « temple » en thai. Ce sont des espaces ouverts toujours pleins de quiétude. Il y en a à tous les coins de rues ou presque. Le Wat Pher Voar et son annexe le Wat Pher Voar Laba Sigi Suih, le Wat Pher Foutr, le Wat Pher Maitr, le Wat Andeecee Tupu… Haha, on peut s’amuser longtemps ! Il pleut beaucoup dans la région, les bâtiments hétéroclites de la ville suintent de salpêtre. Ça a son charme, mais ça fait triste. Plein à manger pas cher au marché de nuit. Beaucoup de choses bizarres assez peu ragoûtantes parfois mais des brochettes succulentes. J’en ai un peu marre des marchés.

Scooter (200 baths/j – 7€). Boucle depuis Trat. Encore des mangroves impressionnantes avec passerelle bétonnée pour circuler à pied. Je décline la proposition de bateau au milieu des mangroves, trop cher pour une seule personne. La campagne est assez riante, malgré le temps gris. Les rizières sont démarrées et la nature est bien verte. Vers Laem Ngop, où se trouve un des embarquements pour les îles, il y a une communauté musulmane. Je vois même une femme complètement voilée de noir. Je trouve cela assez incongru en Thaïlande. Mais il est vrai que le noir affine 😊 Je sors des grandes routes, fréquentées et peu adaptées au scooter et emprunte, sans but précis, des routes départementales en excellent état, bordées de plantations d’hévéas. Sympa. Promenade agréable mais non essentielle. Tout comme l’était Koh Kong, Trat s’avère être une étape qui ne nécessite pas plus d’une nuit pour les visiteurs pressés.

Une suissesse me dit qu’ici le massage est excellent. Ça tombe bien, j’ai un trou dans mon agenda, une réunion qui vient de s’annuler et un rendez-vous qui n’est pas venu. Vu l’âge, l’allure et la corpulence de la masseuse, je ne vais pas perdre ma virginité ici. On est dans l’authentique, pas de petites fleurs dans l’eau du lavage des pieds. D’ailleurs pas de lavage des pieds. La dame ne parle pas anglais, cela évite toute conversation superflue ou déconcentration. La couche est ultra dure. Pourvu qu’il ne lui prenne pas l’idée de me marcher sur le dos comme cela arrive parfois (rarement). Il faudrait contacter les urgences gériatriques, elle pour fracture du col du fémur et de la mâchoire en tombant, et moi pour écrasement général et fracture de la colonne vertébrale en plusieurs endroits. Elle ne me marche pas dessus, n’est pas Jésus qui veut, mais c’est tout comme avec ses coudes. Une force incroyable. Je suis pétri abominablement et certains points m’arrachent des cris muets. Vraiment excellent ce massage. Elle me demande si ça va. J’ai la force de lever le pouce en l’air. Elle part aux toilettes, on entend tout. Trop la classe. Quand elle respire un peu trop près de moi, je renifle des effluves de bière. D’où son visage bien rougeaud donc. Me voilà ultra détendu, je vais bien dormir ce soir.

Speed boat 45 minutes et me voici à Koh Mak, petite île calme entre la grande Koh Chang (une des plus grandes îles de Thaïlande) et la jolie Koh Kood. Mon hébergement, que dis-je, ma suite aux pieds du débarcadère. Très pratique mais retiré du monde. Scooter de rigueur donc (6€). Mes voisines, mère et fille, Nathalie et Lune, sont ardéchoises. Je leur offre le gîte pour l’apéro et le petit dej sur ma grande terrasse, les pieds presque dans l’eau. Les pauvres miséreuses n’ont qu’une petite chambre à se partager. Pour quasiment le même prix. Mauvaise pioche. La fille est à Bangkok pour l’année scolaire, en quasi fin de parcours de son école de commerce lyonnaise. Le niveau est semble-t-il bien inférieur. Il y a assez peu de thaïs mais quelques birmans (des enfants des militaires ?) et des occidentaux. D’importantes différences de cultures et de comportements ne favorisent pas les mélanges semble-t-il. Comme partout j’imagine. La maman est un mélange d’écolo-gaucho-syndicaliste, elle en a l’allure et ne déparerait pas au milieu des cortèges. On refait un peu le monde. J’assure que mes voyages permettent de m’isoler totalement du monde politique, et que c’est bien bon. Elle s’inquiète de mon moral à chacun de mes retours. Je la rassure, je suis habitué, je constate que jamais rien n’est résolu pendant mes absences et que c’est toujours le même capharnaüm. Peu de surprises, pas de stress. L’île offre beaucoup de petites plages étroites bordées de resorts tranquilles. Ça construit, mais sans débordement. L’environnement est respecté et la vie plus chère qu’ailleurs. Si le paradis existe, il doit être dans les parages, le paradis pour ceux qui aiment buller. Pas grand-chose à faire ici que perdre la notion du temps.

Retour sur le continent.