Je vous écris du Lesotho, KM 2.700


Courrier des lecteurs :

Cher ERicW, Je vous admire depuis que j’ai 12 ans et que j’ai commencé à ressentir certains émois. Je suis restée sage à votre égard mais ne peux m’empêcher de ressentir des choses inavouables à votre endroit, que je ne vous avouerai donc pas, à chacun de vos articles si joliment tournés, imagés, informatifs et drôles. J’adore accompagner vos voyages, presqu’en live, je me sens parfaitement bien en votre (hélas) virtuelle compagnie. Cependant, lors de votre dernier envoi, j’ai ressenti un manque, qui n’est pas celui auquel vous pensez. Vous devez bien croiser des humains en Afrique du Sud, pourtant, sur aucune de vos photos, ils n’apparaissent. Ont-ils une apparence autre, un look différent, un style local… s’il vous plait, ERicW, pouvez-vous satisfaire ma curiosité, à défaut d’autre chose ? J’espère que vous ne prendrez pas à mal ma réflexion, croyez bien, cher ERicW, que je trouve votre travail toujours exceptionnel, ce qui me paraît normal vu que vous êtes un être d’exception.

Cornemuse

Chère Cornemuse, comme, au-delà de tes intuitions personnelles si justes pour ce qui me concerne, tu as perçu mes propres réflexions sur mon travail actuel. Il est vrai que peu d’humains apparaissent sur mes clichés. A vrai dire, je ne me sens pas encore « à l’étranger ». Toujours cette ambivalence que je traîne, blancs/noirs et dont il serait temps que je me déshabille. Je n’ai pas été dans des marchés, dans la cohue, dans des festivités… où c’est là en général que se produit le déclic photographique humain. Je me réfugie derrière les images qui percutent les couleurs entre elles, qui confrontent des genres à d’autres de façon incongrue, qui ont peut-être l’allure des natures mortes composées par les peintres. J’aime beaucoup cela, cela doit se sentir. Il est des pays où les populations se prêtent facilement au portrait, qui demandent parfois. C’est le cas de l’Inde, de pays d’Asie, où on se fond aisément dans la foule qui a bien d’autres choses à penser que le blanc-bec qui semble s’être perdu. Il suffit parfois de faire semblant d’attendre quelque part et le cliché vient à soi. Je n’aime pas demander l’autorisation à quelqu’un de tirer son portrait. Outre que ça m’expose au refus, ce qui n’est pas bien grave, cela fige le comportement de la personne. Je ne donne jamais d’argent pour un cliché non plus, question de principe dont j’ai déjà expliqué la raison. Jusqu’à présent, en AFS, quelque chose me retient, je l’avoue. Imagine-toi en Allemagne, irais-tu photographier facilement les gens sous leurs poils de nez ? C’est un peu pareil ici. Je ne trouve pas les gens si différents, je suis beaucoup dans un monde de blancs, et n’arrive pas à me déshabiller complètement de certains aprioris, comme les noirs versus les blancs. On m’a raconté des choses, je reste parfois sur mes gardes, je ne m’aventure pas comme j’aime le faire ailleurs, parce que, jusqu’à présent, je n’ai pas trouvé ces endroits. Mais ça va venir. Ça vient toujours. Le voyage solitaire en voiture ne favorise pas non plus l’immersion. Mais promis, Cornemuse, je vais essayer de te satisfaire, pour qu’au moins je demeure le gourou que tu apprécies. En accompagnement de ce post, il ya déjà des progrès, non ? Tu peux retourner à ton biniou.


Bloemfontein, dans l’Etat Libre, est une grande ville. Impossible de trouver un restaurant familial, surtout un dimanche soir. Il y a un quartier, la 2nd street, où défilent bars et restaurants de chaîne. Les « gilets jaunes » sont malins (ceux qui gardent les voitures pour 5R), ils quadrillent la zone. L’un d’entre eux me propose de laver ma voiture pendant que je vais faire bombance. « Don’t do that ! ». Et on rigole. J’entre dans un grand établissement bruyant avec un DJ qui passe une bonne musique africaine. De superbes voix. La clientèle, exclusivement noire, très bien habillée, donc triée sans doute par le prix des choses, se trémousse. J’envoie le son à Tom qui trouve ça très bien. Du coup j’adresse un pouce levé au DJ qui me répond par un clin d’œil. On échange comme ça ici… Je me fais servir un rumsteck, la viande est vraiment excellente en AFS. En accompagnement, un os à moelle de 20cms coupé en deux. La moelle est légèrement citronnée. Top bon.

Dès la sortie de Bloemfontein, le paysage se colore de vert. D’abord timidement, puis de façon de plus en plus franche. Je laisse derrière moi les grands espaces brûlés par le soleil, adieu John Wayne, bye bye Lucky Luke et Rantanplan. L’architecture est la même, grands espaces à l’infini et route droite. Juste l’impression qu’un coloriste est venu apporter des touches de vert et qu’un arboriculteur a planté de ci de là. Pâture et (agri)culture sont les mamelles de l’endroit. La route est toujours droite et les excès de vitesse continuent à pleuvoir. De grands vicieux ces sudafs. Je longe le Lesotho par le nord comme si je lui caressais les cheveux. Je me lance, je prends un garçon en stop, un isolé, pas comme ces attroupements de blacks qui tendent le bras, je ne vais pas faire taxi collectif. Le garçon est timide, je ne comprends pas son nom. Il parle le sotho, pas très original dans le coin, c’est tout ce que j’arrive à en tirer. Ce n’est pas cette fois-ci que je me cultiverai. A son arrêt, il me tend un billet. Tiens tiens, ça pourrait me payer l’essence si je pratiquais le stop plus régulièrement. Je lui rends naturellement, mais trop vite, je n’ai pas eu le temps de voir le montant.

On grimpe gentiment jusqu’au village de Clarens qui sera sans doute le point le plus oriental de mon trip. Sans m’en apercevoir, je suis à 1.800 m. d’altitude. C’est l’heure où les écoliers en uniforme redescendent de l’école et retournent dans leur township en contrebas. En haut, coiffant le plateau, c’est le village des jolies boutiques parfumées, des galeries d’artistes et des restaurants bien, animé le weekend. Ma plus belle chambre du voyage, je vais y rester. La chaleur tombe avec le soleil. Depuis combien de jours n’ai-je pas mis un pantalon ? J’oublie de transférer mes sous d’une poche à l’autre. Au moment de payer mon dîner (carpaccio de springbok très bon (mais je n’aurais pas su si on ne m’avait pas dit), je constate mon oubli et je laisse en gage mon téléphone et ma liseuse le temps d’aller chercher mes sous à l’hôtel. La serveuse me presse un peu, ils vont fermer, il est 20h. On se couche tôt ici. Il m’en arrive quand même des trucs de dingue, de sacrées aventures, non ? 😉

Je chausse mes chaussures de marche et vais traîner mes guêtres dans le village en contrebas. Des bicoques en tôle côtoient celles en bois. Les gens me demandent comment ça va et me sourient. Je me dis que la plupart sont nés après la fin de l’apartheid. Que pensent-ils ? Ce n’est certainement pas mon deuxième jeune autostoppeur qui m’informera. Il sait dire juste « thank you » et ne me tend pas de billet.

Des nuages pas cool arrivent à l’horizon. Le pompiste me dit qu’ils ont annoncé de la pluie à 40%. J’ai des conversations intéressantes avec les pompistes. Dans la région, l’été est propice à de violents orages de chaleur. Il n’en sera rien pour cette fois. A quelques minutes en voiture il y a un petit parc national, le Golden Gate. Petit en taille mais que de paysages immenses. J’en ai les poils bien dressés, autant que le regard en alerte en permanence. Montagnes et plaines qui n’en font qu’un. Un quoi ? Les paysages ne sont évidemment comparables qu’à eux-mêmes, mais cet endroit va facilement entrer dans mon top … Dans un champ, quelques zèbres voisinent avec des chevaux et partagent l’herbe bien verte en bons cousins. Mes premiers zèbres. « Vas-y cousin, sers-toi, c’est de la bonne herbe » dit le cheval. « Merci bien, cousin » répond le zèbre. « Hiiiiiii tu es tout rayé » hennit le cheval qui a déjà bien consommé. Voilà plusieurs fois que je vois voler bas un drôle d’oiseau avec une très longue queue légère qui semble flotter derrière lui comme les banderoles publicitaires des avions sur les plages l’été de mon enFrance. Je ne connais pas son nom. Appelons le Jean-Bernard.

A la guesthouse, un client me dit qu’à Johannesburg, ils ont eu des températures exceptionnellement chaudes il y a quelques semaines. C’est partout la même chose. Quand il était encore en activité, il a travaillé pour My French Bank. Ça nous rapproche…

Enfin Johnny Clegg et son Asimbonanga au resto où je déjeune. Tube mondial, dédié à Nelson… Mandela, hein, pas Monfort ! La chanson date de 1987, l’apartheid sévissait toujours et Mandela piétinait encore dans sa geôle. Le refrain est chanté en zoulou. Nous, on n’y a vu qu’une belle chanson ! Du coup, je me la remets en boucle dans ma chambre. J’ai apporté mon enceinte. Et puis, tant que j’y suis, j’écoute la totale Johnny Clegg. Vous vous souvenez ? Scatterlings of Africa ?

La route pour le Lesotho est du même acabit, c’est somptueux. Le passage de la frontière est rapide. Pas besoin de visa, mais il faut payer un passage de 100R/personne et 90R pour la voiture. On ne me demande pas l’autorisation de passage de la voiture alors que j’ai payé pour. Dommage. Tout de suite après les barrières, quelques cahutes en tôle pour acheter une carte sim. C’est rondement mené. Je ne change pas d’argent. Le Rand (et la carte bancaire) est accepté partout. La monnaie est le Loti et la conversion (/20 pour l’euro) est à peu près la même que le Rand. Pratique. Le Lesotho a plusieurs particularités. D’abord il est enclavé totalement dans l’AFS, sorte de rectangle de la taille de la Belgique pour 2,3 millions d’habitants. Cette bizarrerie géopolitique remonte au début du XXème siècle. Les basothos, l’ethnie principale du coin, en conflits perpétuels avec les boers qui tentaient de s’accaparer leurs terres fertiles, ont reçu l’aide des britanniques qui, plutôt que de les intégrer à l’Union comme province, a fait un protectorat du territoire, sous le nom de Basutoland. De ce fait, le Lesotho a pu accéder à son autonomie puis indépendance dans les années 60. Le pays n’a évidemment pas échappé aux querelles intestines, à la corruption, à l’instabilité économique, etc. Près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté et le taux de prévalence du VIH est le deuxième plus élevé au monde. Promis, je garde mes affaires bien au sec. Le sotho (du sud) et l’anglais sont les deux langues officielles. Il n’y a pas de population blanche au Lesotho. Il demeure un roi fantoche, Letsie III, hérité de l’histoire. 80% des habitants sont catholiques. Les missionnaires ont bien fait leur job. J’ai aussi vu une petite mosquée.

Le saviez-vous ? Le Lesotho (prononcer Lessoutou) est un des pays les plus hauts du monde (à sa base). Son point le plus bas est à 1.400m. au-dessus du niveau de la mer. Le point culminant est à 3.482m.  

Le contraste avec l’AFS saute aux yeux. Pour la première fois de ce voyage, je me sens en Afrique. Un autre voyage commence, qui sera court. Des désordres un peu partout, bicoques de tôles partout également où on vend un peu de tout, trois pantalons, deux bananes, des recharges de téléphone… Les nids de poule sont en bonne santé et certaines rues dans un état effroyable. Pas besoin de ralentisseurs qui sont pourtant nombreux. Bonne nouvelle, des voitures sont encore plus pourries que la mienne (pour la vitesse). J’y suis forcément voyageur et non assimilable à la population comme en AFS. A Leribe, grand marché. J’arrive un peu tard, mais voilà une ambiance que j’adore. Mes premiers vrais portraits. Je fais une concurrence gentille à plusieurs garçons qui prennent en photo les gens contre rémunération. L’un d’entre eux veut m’acheter mon appareil et l’objectif 18-135. Je répond qu’on ne vend pas son meilleur ami. Je refuse poliment. Il m’offre en échange son propre appareil avec son objectif 18-55 auquel il ajoute son laptop Acer machin-truc. Bonnes rigolades. Il me poursuivra ensuite sur Whatsapp jusqu’à ce que je mette fin à la conversation. Je vais déjeuner dans un bouiboui sans me poser la question « est-ce ma place ? ». La nature somptueuse et préservée côté AFS fait place ici à autant d’espace, mais plus de constructions le plus souvent inachevées (parpaings apparents, briques), des papiers et plastiques au sol, comme s’ils devaient germer et repousser, une population à pied en perpétuel mouvement…

5 kilomètres à vol d’oiseau de l’AFS et la différence est tangible. A l’écart de mon hôtel où je suis le seul client (un peu tristoune) je vais marcher en fin d’après-midi. La lumière est belle. Je fais cent fois plus de coucou mains en une heure que durant les 15 premiers jours du voyage.

Le saviez-vous ? Les habitants du Lesotho sont les lesothans et les lesothanes.

Pour dire « Bonjour », c’est « Dumela » et pour dire « Merci », c’est « Kia leboha », en insistant bien sur le « H », presque comme un « R ». Evidemment, quand l’occasion se présente de saluer ou de remercier, j’ai un trou de mémoire. Je me suis réveillé ce matin en me disant que j’allais me faire chier. L’intuition était bonne. Je quitte mon hôtel sans client, mais attachant, pour un autre perdu dans un environnement bon pour le suicide. Le restaurant promis n’existe pas, on me suggère le KFC, qui serait le moins loin. Je ne suis pas venu au Lesotho pour aller manger au KFC. J’annule la chambre, en réserve une autre dans une zone résidentielle calme. Ce sera très bien. Je repère plusieurs endroits où aller. Je prends la voiture. J’y vais. Rien à dire, le paysage est toujours magnifique et la vie quotidienne des bords de route étonnante. Les hommes qui gardent les troupeaux (vaches, moutons) sur les bords de route ou les ronds-points, portent une couverture nouée autour de leur cou, souvent des bottes blanches et le chapeau conique traditionnel en paille qui ferait un « superbe » abat-jour, quand ce n'est pas un passe-montagne, genre indépendantistes corses. J’arrive à l’endroit. Ça ne me plaît pas. Alors je continue vers un autre endroit. J’achète un paquet de gâteaux et un sprite dans un supermarché, ça fera mon déjeuner, et je rentre. Prolifique cette journée 😊. Le soir, pendant que je me traîne dans les embouteillages de Maseru, les éclairs strient la nuit, et vive le son du canon, et la pluie qui se met à tomber drue. J’étais prévenu.

Le coup de mou ne dure pas. Une bonne nuit de sommeil, un Mars si on en a, et ça repart. D’autant qu’aujourd’hui je pars au Malealea lodge, dans les montagnes, à 1.800 m. d’altitude. C’est magnifique. Le projet existe depuis 1986, fondé par le père de la propriétaire actuelle avec son mari. Ce dernier vient me chercher à la station de police à quelques kilomètres, car la route est compliquée pour ma citadine de choc. Le Malealea lodge associe les habitants, les fait travailler et les rémunère, a monté une fondation, joue l'écologie. L’échange semble convenir à tous, d’autant que l’endroit est fabuleux. Il attire les groupes, mais ça va. J’ai droit à un groupe d’allemands retraités aujourd’hui. Demain ce seront des hollandais. Une chorale du village vient chanter pour eux en fin d’après-midi. Je vais me balader dans le village. Il y a un chef comme dans tous les villages. La transmission est héréditaire. Je lance des « dumela » à tout va. Je discute. Des enfants m’entourent. Y’a d’la joie… Une chose étonnante de la part des gamins. Outre qu’ils trouvent étonnants les longs poils de mes avant-bras qu’ils ne cessent de caresser, ils frottent mes paumes de mains avec leurs propres paumes qu’ils reniflent. N’aurions-nous pas la même odeur ? Je passerai mes mains au désinfectant plus tard. Ils éclatent de rire à la vue de l’arrière de mes coudes !  

Un petit orage balance de la pluie et puis s’en va. Ce matin, randonnée de deux heures à cheval. Je n’ai pas fait de cheval depuis des millénaires, et en fait jamais beaucoup de toute ma vie. Le cheval est gentil, je m’en sors très bien. Ils ne sont pas regardant du tout sur mes capacités, c’est agréable, on passe tout près de gorges très profondes, ça pourrait être dangereux. Mais c’est sublime. Les randonnées à cheval ainsi que les randonnées à pied, parfois de plusieurs jours, font partie du catalogue touristique. Je quitte le Lesotho demain. Il m’aurait naturellement fallu plus de temps et un véhicule adapté pour les montagnes et les endroits reculés. Mais c’était une très belle parenthèse. Que je recommande fortement.

Dans l’attente de votre retour, j’espère vous transporter.


Hôtels. Tous réservés sur Booking.com, sauf le Malealea Lodge en direct

Clarens 478 on Main – 24€/nuit – très grande chambre super meublée avec grande salle de bains attenante, frigo – terrasse. Très central. La meilleure chambre jusqu’à présent.

TsereoaneSeqonoka Villa Accomodation – 30€/nuit – chambre sympa dans un rondavel modernisé, petite salle de bains, dîner et petit déjeuner – un peu excentré et au bord de la route, je ne prolongerai pas.

MaseruBlue Crane GH – 36€/nuit – Belle chambre confortable avec SDB, PDJ compris – dans zone résidentielle de Maseru, grand calme

MalealeaMalealea lodge – 33€/nuit – Rondavel (bungalow en dur avec toit de chaume) dans un ensemble qui reçoit des groupes – Extraordinaire, perdu dans les montagnes (1.800 m), village autour, fait participer les habitants, rémunère le village.