Je vous écris de Prince Albert


Pour épater vos amis : 20% de la population sud-africaine vit sous le seuil de pauvreté et 34% est au chômage. Le PIB/habitant est de 6.250$. En comparaison, celui de la France est de 44.460$.

Chiffre plus favorable : l’AFS a progressé jusqu’au 25ème rang mondial (2023) pour la liberté de la presse en 2021, juste après la France (24ème). Pour info, les USA étaient au 45ème rang cette année-là..


Je suis la côte à l’est du Cap, par la Whales Route (la route des baleines). Comme il y a la saison des cerises ou la saison des amours, il y a une saison pour les baleines. Mars à octobre-novembre. Elles partent ensuite s’exhiber ailleurs. Elles reviennent chaque année, bénévolement, pour le bonheur des agences touristiques. Une autre attraction est la descente en cage dans l’eau pour voir les requins. Je crois qu’ailleurs, on fait la même chose avec les crocodiles. Le zoo inversé. Il y a controverse sur le sujet : certains disent que cela favorise les attaques des requins sur les humains, d’autres argumentent que c’est un bon outil pédagogique utile à leur préservation (des requins, pas des humains, quoiqu’il y aurait à faire aussi dans ce domaine). Je tergiverse un peu, on fait cela une fois dans sa vie, comme aller voir les baleines justement, monter à dos d’éléphant ou de dromadaire, pour constater ensuite que le fantasme l’emporte sur la réalité du plaisir… Outre que c’est s’immerger dans l’eau très froide (cf. mon expérience traumatisante à la plage de Clifton), que ça bouscule un peu mon parcours, c’est le prix exorbitant qui me fait renoncer. 200€ (prix international).

La côte, réellement sublime, est parsemée de stations balnéaires tranquilles où semblent se poser retraités et familles à majorité blancs. La haute saison est terminée, les enfants sont retournés à l’école, c’est donc assez calme. A Gordon’s Bay, c’est une très longue et large plage abritée et sans vague qu’arpentent de jeunes sportifs blonds. On assimile vite à la Californie, à l’Australie… Moins à Charleville-Mézières. A Betty’s Bay, c’est un autre spot de pingouins, plus sauvage et moins accessible que celui de Boulders près du Cap. A Kleinmond, c’est un petit port que surplombent les résidences secondaires. A Fisherhaven, où je me pose, j’ai accès à une zone privée, frontière entre la mer qui se fracasse à grand bruit derrière une langue de dunes et un lagon tout tranquille où des pêcheurs à pied viennent taquiner je ne sais quoi à la lumière splendide du coucher de soleil. Hermanus est plus huppée. Le front de mer que je parcoure à pied sur une promenade discrètement aménagée est juste sublime. En arrière-plan, les maisons, grandes et joliment blanches, sont toutes orientées vers le large. La petite ville regorge de boutiques tendance bobo, souvenirs, mode estivale décontractée chic, décoration-antiquités, agences immobilières. Derrière le terrain de cricket, un marché s’ouvre tous les samedis matin. Ça tombe bien. On s’y sent dans la patrie du bio et du fait maison. Afrikaaners et anglophones s’y côtoient dans une belle ambiance protestante.

Pour plomber l’ambiance dans vos dîners mondains : les femmes sud-africaines sont amplement affectées par la pauvreté, les violences sexuelles et le sida. L’AFS affiche un des taux de viols les plus élevés au monde, avec plus de 50.000 cas déclarés à la police chaque année (plus de 150 par jour). Sans compter donc ceux (les plus nombreux en général) qui restent au secret de la honte et de l’intime. D’après une étude, un homme sur quatre reconnaît avoir commis au moins un viol !

A l’arrière, il y a Stanford, joli village préservé avec ses boutiques bio de même acabit, ses petits magasins d’antiquité, ses cafés et restaurants léchés… On se croirait en Nouvelle-Angleterre. Les maisons ne sont pas closes de hauts murs, les jardinets sont bien entretenus, les gazons sont tondus ras, parfois outrageusement verts. A un kilomètre de ce centre sans ombre, le quartier des noirs est moins soigné. Les papiers traînent au sol, c’est le vent qui fait office de balai, une voiture désossée paresse sur ses quatre parpaings. Plus loin, le long de la route, c’est un township fait de cabanes en tôles ondulées. Il commence à faire chaud. J’espère qu’ils ont au moins des ventilos. Je lis qu’aujourd’hui, les ségrégations sont sociales et non plus raciales. J’ai un peu de mal à voir concrètement la différence. Je m’enfonce un peu dans la campagne agricole, gros troupeaux de bétail. Le sud-africain est carnivore. Et champs de céréales. Le bétail est herbivore. C’est l’été, les moissons sont faites, les étendues sont vastes, oscillant entre le gris galet et le jaune paille. C’est monotone. Au milieu de nulle part, voici Elim, petit centre agricole, Une rue la traverse, bordée de part et d’autre de petites maisons sans étage avec un toit de chaume. C’est mignon comme tout. Elles sont habitées par des noirs. Il y a un café à chaque entrée de la ville. En terrasse du premier, je ne vois que quelques blancs. Au second, sans table sur la terrasse, et qui fait office d’épicerie, c’est le rendez-vous des noirs… Je vais prendre un jus de raisin au second. Tout le monde se dit Bonjour. Parfois les noirs me disent « Hello sir » avec un air soumis. Pourquoi sir ? mes cheveux blancs ma peau blanche ? des restes de politesse dus aux blancs ? Les blancs, en général, me gratifient juste d’un hello, good morning, d’un sourire… Et c’est très bien. Je crois que je ne vais pas en finir de m’obnubiler sur l’apartheid passé et ce que je vois aujourd’hui sans avoir certainement les bonnes cartes en mains. Je mets en pause. J’y reviendrai sans doute plus tard.

Le procès de la semaine : en six jours de conduite, j’en suis à sept excès de vitesse. Je le sais par les SMS que m’envoie Europcar. Je ne sais toujours pas où ça va me mener, s’il va falloir passer à la caisse, mettre la main au portefeuille, me soumettre ou bien râler, mais hier, compte tenu de ma récidive coupable, Europcar m’a informé que désormais, en cas d’accident, les frais seraient pour ma pomme. Je plaide coupable, Monsieur le juge, mais laissez-moi vous produire mes arguments :

-         Tout d’abord, ma voiture, une Renault XXX d’entrée de gamme, ne dépasse pas les 100 km/heure, et encore, c’est quand on prend la mesure en bas d’une longue descente toute droite. Ces excès de vitesse sont forcément dans la marge d’erreur…

-         Ensuite, je n’arrive pas à voir à quoi ressemble vos radars. Si c’était le cas, vous pensez bien que je freinerais pied au plancher dès que j’en verrais un, et donc, pas d’excès de vitesse. Mais quantité de carambolages sur mon arrière.

-         Laissez-moi vous dire également que je suis très précautionneux et prudent. Ce sont les autres voitures qui me dépassent allègrement. Moi je contemple le beau paysage qui m’entoure, quel beau pays vous avez là, et c’est déjà suffisamment à faire s’il faut encore que je regarde les panneaux de limitation de vitesse !

J’espère, Monsieur le juge, que vous tiendrez compte de ces arguments et de ma bonne foi, et les enregistrerez au chapitre des circonstances atténuantes afin de diminuer ma lourde peine.

Il y a beaucoup de gens gros, voire très gros. Le phénomène se généralise bien sûr sur la planète entière du fait d’une malbouffe grandissante et de la sédentarisation. Je peux bien parler, moi qui renoue avec le bidon des femmes enceintes. La faute à kidon ? La faute à toute cette nourriture aussi variée qu’excellente. Je ne voyage pas à régime sec, c’est sûr. Par exemple ces tranches de merlu et sa ratatouille comme à la maison que je dégustais en terrasse à Cape Aghulas, quand une famille d’une huitaine de personnes, nombreuse d’enfants. Les adultes étaient très forts (et bruyants) alors que les enfants étaient maigres comme des clous (et bruyants). Je me disais que la progéniture allait immanquablement prendre un jour la forme des parents. Et puis ces queen prawns absolument savoureuses accompagnées d’un verre de Chardonnay à Mossel Bay. Plus récemment, cet agneau braisé, cuit lentement (pendant quatre heures, j’ai demandé) dans ce restaurant atypique, le Karoo Kombhuis (qui veut dire cuisine en afrikaans) de Prince Albert tenu par un couple âgé d’homosexuels. Les deux hommes se sont forcément inspirés de la Cage aux folles. Je reconnais Jean Poiret en patron et Michel Serrault en chochotte maquillée drapée de sa djellaba façon Mykonos… Ici on apporte son vin. Je n’en ai pas, on me sert une bière dégottée au fond du frigo.

Et oui, parce que le vin est bon. Comme tous les vins du nouveau monde (Australie, Californie, Argentine, Chili, AFS), les viticulteurs ne s’embarrassent pas de nos chichis prétentieux. Les vins sont tous monocépages et non des assemblages savants et séculaires qui font la réputation (complexe pour le commun) des nôtres. En France, on privilégie la région, le terroir, puis l’appellation (AOC AOP) avec son cahier des charges. Ici, on démarre du cépage (Chardonnay, Pinot noir, Syrah, Sauvignon, Chenin blanc…) et puis c’est tout. Ensuite, c’est la réputation de la maison qui le produit qui fait sa qualité et son coût. Grandes maisons, pas de tout petits viticulteurs du coin (« j’ai dégotté ce vin d’un petit producteur », on ne l'entendra pas ici), mais des grandes maisons. L’efficacité des arômes, moins complexes, est au rendez-vous. L’efficacité économique aussi, l’export est facilité par cette simplification. Et à tout dire, pour la majorité des palais, c’est parfait.

Cape Aghulas est le point le plus méridional de l’Afrique. Ce n’était donc pas le Cap de Bonne Espérance. C’est l’endroit officiel de la frontière entre l’Océan Atlantique et l’Océan Indien. Je doute que les petits poissons voient la différence. Ils continuent à naviguer sans visa. Ma guesthouse (super comme toutes jusqu’à présent) est à distance à pied du phare et de ce fameux point où les gens viennent se prendre en photo (« j’y suis allé » whaoh !). En chemin il y a deux piscines d’eau de mer. Excellent en fin de journée. Après une route fastidieuse, droite et ennuyeuse (pourvu que je ne m’endorme pas) dans les terres, je retrouve une dernière fois la mer à Mossel Bay, station balnéaire un peu vieillotte, pour classe moyenne, sans charme particulier, agréable quand même pour y passer, une petite plage tranquille en aplomb du camping (incongru) et une autre à gauche du port, où les gens se retrouvent le soir dans un des nombreux restaurants. Je recommande le Mozambik. La route qui monte vers Outshoorn est plus verdoyante et sympathique que celle de la veille. Quelques champs où s’égayent des troupeaux d’autruches, comme les vaches chez nous. Oudtshoorn, qui est une des nombreuses villes sans caractère particulier, sans centre avéré, aux rues droites et se croisant à angle droit, mais où on s’approvisionne, est la capitale de l’autruche. Quelques familles se sont considérablement enrichies quand la plume d’autruche était à l’honneur en Europe, au début du 20ème siècle. On peut acheter des plumeaux multicolores et des œufs d’autruche décorés un peu partout.

Le saviez-vous ? Avec un œuf d’autruche, on peut faire une omelette qui nécessiterait douze œufs de poules et, pour l’avoir testé il y a longtemps, on ne voit pas vraiment de différence de goût. En revanche, je ne suis pas sûr que les autruches pondent tous les jours. A vérifier.


Dans les parages, il y a un endroit où peut voir des suricates dans la nature. Les suricates font partie des « five shys » (5 animaux timides), comme il y a les « big five » (lion, éléphant, buffle, léopard, rhinocéros). Ces bêtes sont timides mais curieuses, j’aurais bien aimé voir ça malgré le prix (350€), mais il fallait réserver. Et je n’avais pas réservé. Et je me suis pointé et c’était fermé. Pour rejoindre Prince Albert plus au nord, j’emprunte une longue route non asphaltée qui, après avoir tutoyé les montagnes, finit par les affronter. C’est vertigineux, mélange de far-west, de canyons du Colorado et de paysages lunaires. Le principal col, le Swartberg Pass, est à 1.500 mètres d’altitude. Je n’en reviens pas que mon tacot ai réussi à grimper jusqu’au bout, parfois en 1ère c’était déjà compliqué… L’autre versant est plus empierré. Prince Albert, du nom du prince Albert de Saxe-Combourg, mari de la reine Victoria, est une petite ville perdue sur son plateau et attachante. Quel drôle de nom pour une si jolie petite ville. Au départ, c’était Albertburg. Il y en a plusieurs en AFS à porter le prénom d’un membre de la famille royale britannique : Port Elizabeth, George, Alfred… On a échappé à Kevin et Barbara… Prince Albert est peu déroutante aussi. Une large et longue route la traverse et puis c’est tout. Hors saison, comme maintenant, c’est un peu mort. A voir le musée Franzie Pinaar (qui n’était pas vigneronne), fille et femme de fermiers qui a passé sa vie à collectionner toutes sortes d’objets. A ce degré là, ce n’est pas de la collection, mais de l’accumulation ! Des boîtes d’allumettes, de la vaisselle, des jouets, des poupées, des instruments médicaux… Tout cela à peu près classé, on se croirait chez Emmaüs. J’adore. Au fait, ils ont changé le nom de la fondation ? Je pense à ces pionniers hollandais, rigides et tristes comme leur église réformée, travailleurs opiniâtres et contre la contraception par principe (et parce que ça n’existait pas), venus défricher ces terres, s’en accaparer, les revendiquer, mourir pour elles, composer avec les locaux, là avant eux, transmettre à leur progéniture leur pauvreté voulue par Dieu…

Je profite de ma journée pour aller me balader avant qu’il ne fasse trop chaud, rattraper mon temps perdu d’écriture et de lecture, faire la sieste, aller m’acheter un Magnum au Spar du coin... Bref, tout va bien…



Dans l’attente de votre retour, j’espère vous transporter


Hôtels. Tous réservés sur Booking.com…

FisherhavenFisherhaven Travellers Lodge – 25€/nuit – chambre avec salle de bains privative, cuisine commune à dispo – accueil très sympa, des milliards d’informations de la part de la propriétaire Vanessa

Cape AghulasCape Aghulas Guesthouse – 34€/ nuit – Très belle chambre contemporaine avec salle de bains privative – petit frigo – à 10 minutes à pied du point le plus méridional de l’Afrique

Mossel BayGrace at the Bay Guesthouse – 29€/nuit – Chambre (et lit) immense dans une maison récente. Accès direct au jardin, mais il faut la voiture pour aller en ville (un peu de distance et ça grimpe)

Prince AlbertKaroo Khaya – 30€/nuit – Le must dans un ensemble joliment décoré, grande chambre et grand salon cuisine, lit moustiquaire, au calme campagnard. J’y reste deux nuits rien que pour le plaisir d’être là.