Je vous écris du Cap, Cape Town en anglais, Kapstadt en afrikaans…
L’histoire commence à la gare de Vaucresson. Dans 22 heures, j’atterrirai au Cap. J’aurais pu voler sur Ethiopian Airlines, moins chère et plus rapide. Un rapide coup d’œil sur les commentaires pointant le bordel (dés)organisé à l’escale d’Addis Abeba m’a fait renoncer. Je voyagerai allemand, Lufthansa, stop à Munich pour un copieux transfert de 6 heures. L’hôtesse me gratifie d’un « Guten Morgen » de circonstance puisqu’il n’est pas encore midi, et je suis content de capter les annonces du personnel en allemand tout au long du vol. Avec mes notions de schleu apprises il y a quelques décennies, il n’est pas compliqué de comprendre le sens des messages, toujours les mêmes : température extérieure, temps de vol, relevage des dossiers et de la « tablette devant vous », instructions pour les transferts, etc. Le pilote nous informe d’un temps radieux tout au long du parcours, il suffit de regarder par le hublot pour constater qu’il dit vrai. L’avion n’est pas rempli, j’ai trois places pour moi tout seul. Dommage que le vol ne dure qu’1h25. Ce ne sera pas le cas pour l’étape suivante, collés serrés pendant douze heures. Depuis combien d’années n’ai-je pas posé un pied en Allemagne ? Combien de décennies serait plus juste. Je me contente aujourd’hui de l’aéroport de Munich dont la zone de départ est vaste, propre, sereine et sans population superflue. Il y a des babyfoots à disposition. On peut se poser où on veut. J’alterne mon temps (long) entre manger (cher), traîner mon désœuvrement dans les boutiques, constater qu’ici comme en Italie, comme en France, l’anglais supplante les autres langues jusque sur les gobelets de capuccino, paresser (et roupiller) sur des chaises longues à dispo, écrire et lire un peu. Je lis mon guide Lonely Planet sur l’Afrique du Sud, bien négligé en amont, et je commence à me mettre en tête les débuts d’un circuit. Le voyage passe d’un état immatériel à une prospective plus concrète. Je lis aussi un livre d’André Brink, écrivain sud-africain de la génération de nos parents. Le livre s’appelle « L’amour et l’oubli », c’est une sorte de bilan de la vie de l’auteur, de ses rencontres féminines dans le contexte de l’Afrique du Sud, les différences sociales, raciales. Ça se lit bien. Je me projette un peu.

Comme chaque hiver, je vais zapper les matchs du tournoi (6 nations) et la saison de biathlon. Un crève-cœur. La politique française aussi. Pas un crève-cœur. 9.500 kilomètres pour rejoindre Cape Town, près de douze heures de vol (de nuit), deux films (Iris et les hommes avec Laure Calamy et Insomnia avec Al Pacino, deux genres bien différents, le premier très bien, le second distrayant complètement centré sur AP), peu dormi. A l’aéroport du Cap, passage de douane tranquille (pas besoin de visa), carte sim (30€ pour un mois 40GO), tentative de tirage des sous à un ATM (ça échoue, j’espère ne pas être débité) et change d’argent pour commencer avec commission un peu forte. Le principe du voyage ? Je loue une voiture pour le mois que je vais passer en AFS. Sur les premiers kilomètres, je me concentre. Volant à droite, conduite à gauche. Arrêter de confondre clignotant et essuie-glace. Focus. Je signe le contrat à 9h12. A 9h52, je reçois un sms qui me signale que j’ai commis un excès de vitesse (89km/h pour 50 requis) à 9h31. Je pensais pourtant rouler moins vite que les autres. Quelle réactivité ! Vais-je là encore être débité ou bien cela est-il un simple encouragement à respecter la sécurité de moi-même et des autres ?

Ma première guesthouse est à Claremont (banlieue chic du Cap), la John Bauer Pottery Studio (26€/nuit), grande chambre et grande salle de bains, dans une maison vaste qui respire la solidité. Cuisine, salon et jardin communs. John Bauer est un potier avec une barbe blanche, qui pourrait jouer dans « le Père Noël remue la glaise », a priori connu, qui travaille dans la maison et expose. Plutôt pas mal, mais je ne vais pas commencer à m’encombrer d’objets fragiles. Ce que je vois des maisons alentours est qu’elles sont entourées de hauts murs souvent réhaussés d’une hauteur de 5 ou 6 fils électriques, et que la plupart font la publicité des sociétés d’alarme et de surveillance qu’elles appointent. Je vais passer trois nuits à Cape Town, j’y reviendrai avant mon départ.

Le saviez-vous ? Mon grand-père Paul aurait 120 ans cette année s’il était encore en vie. L’arrière-grand-père Elysée de ma grand-mère Suzanne aurait, lui, 205 ans.
Le Cap est l’endroit où les hollandais ont débarqué au 17ème siècle et se sont établis. Ils ont mis des décennies avant de se répandre, puis d’être supplantés par les anglais. Les boers étaient les descendants de ces hollandais, certains très religieux, croyant en la puissance divine, écartés et relégués par les anglais… d’où les fameuses révoltes des boers. Des blancs parlent anglais entre eux, d’autres parlent afrikaans, qui est un dérivé du hollandais. Est-ce une affaire de descendance ? A creuser…
La première chose à faire au Cap est de monter (téléphérique) au sommet de la Table Mountain, grand plateau à 1.000 mètres d’altitude duquel on se donne un bel aperçu de la ville, de l’océan (Atlantique) et des terres en arrière-plan. Mais aujourd’hui, c’est nuages, donc pas d’intérêt. Je vais me balader dans le quartier Bo-Kaap, fait d’enfilades de maisons mitoyennes de différentes couleurs. Sympa comme tout. La zone est occupée par une communauté musulmane, d’où les « free Palestine » peints sur plusieurs façades. Le monde musulman est solidaire de la Palestine encore virtuelle partout dans le monde ! Les musulmans du Cap sont les descendants des esclaves importés par les hollandais des Indes et de l’Indonésie. En effet, pour satisfaire le besoin de main d’œuvre et ne pas se mettre à dos les populations autochtones, ils sont allés chercher au-delà des mers. D’où le melting-pot d’aujourd’hui. Ces musulmans sont appelés les « malais du Cap » bien que, probablement, l’immense majorité n’ait aucune racine malaise, Blaise.

Pas loin, un marché aux puces, dont les étals sont malheureusement recouverts de draps à cause d’une petite pluie naissante. Dans les parages aussi, un marché d’artisanat et de souvenirs. Les vendeurs sont très préoccupés par ma santé, me souhaitent la bienvenue et me traitent en ami (« my friend ») ou en patron (« my boss »), quel accueil. Ils m’invitent avec un léger acharnement à jeter un œil à leurs productions « pas chères, uniques et utiles pour assurer l’éducation de leur nombreuses progénitures ». Oui oui je vais bien, merci. Non non, je n’achèterai pas aujourd’hui une statuette d’éléphant ou un tissu chamarré, ni même la peinture un mince zoulou des savanes coloré à l’envi. La pluie incite à entrer au musée. Je jette mon dévolu sur la South Africa National Gallery. La première salle, œuvres permanentes, est un accrochage du haut en bas de peintures anciennes et contemporaines. Cela donne une allure de bric-à-brac inédit que j’aime bien. Les autres salles sont des expositions temporaires. Très à mon goût aussi. Je rentre à la guesthouse, mollo mollo, je viens d’arriver, j’ai peu dormi et j’ai tout le temps pour ne pas brûler mes cartouches d’un coup. Un fish and chips arrosé d’un verre de Pinotage (croisement de Pinot noir et de Cinsault particulier à l’AFS) fera l’affaire du dîner. Il fait nuit vers 20h30.

Un cap ou une péninsule ? Le cap (de Bonne Espérance) est au bas de la péninsule, qui est au sud du Cap, la ville. Premier arrêt à Muizenberg, station balnéaire qui semble s’être arrêtée dans les années 50. Des grands cafés où le capuccino est abordable. La municipalité affiche sa promotion sur les maisons-cabines aux couleurs ultra-saturées de la plage. Ne vous attendez pas à un arrière-plan continu de ces cabines sur la très longue plage. Il n’y en a qu’une dizaine, mais c’est très joli quand même. A propos de couleurs, je trouve qu’il y a beaucoup de blancs dans cette région du Cap (Cape Town).

En Afrique du Sud, les blancs ne représentent que 15% de la population, et ça baisse régulièrement. La région du Cap est privilégiée. Ici tout semble propre, aisé, facile… Plus loin, c’est Kalk Bay avec son joli port de pêcheurs. En fin de matinée, c’est la découpe directe du poisson à glisser dans le cabas des ménagères. L’activité n’est pas trépidante aujourd’hui. Quelques phoques ont réussi à se hisser sur le ponton qui mène au phare. Le meilleur endroit pour prendre le soleil. Ça doit être fatiguant la vie des phoques, ceux-là semblent cuver, aplatis, inertes sur le sol. Je négocie grave des choses « artisanales » et vieillies que les vendeurs me certifient être de leur production, et que je suis le premier client du matin, et qu’il fait beau, et que ça ouvre la possibilité à un « good discount »… J’ai déjà entendu ces arguments un peu partout dans le monde.

Le chiffre du jour : la population de l’Afrique du Sud est à peu près la même qu’en France, environ 65 millions sur un territoire deux fois plus grand.
Il y a une sorte de mafia pour les parkings. A peine s’installe-t-on à un emplacement libre qu’un sbire vient dire bonjour, comment ça va aujourd’hui et toutes les formules de politesse et de convivialité qu’il peut trouver. L’un d’eux m’a bien fait rire en me disant « Welcome to my office ». Open air l’office, bien sûr. Il va sécuriser ma voiture pendant mon absence. Hier, on m’a demandé 50 rands pour deux heures. Quand je suis revenu 2h30 plus tard, le type m’a demandé une rallonge. J’ai dit non. Il a dit « OK » avec un grand sourire. Ce matin, un autre gars m’a demandé 100 rands. J’ai rigolé et j’ai dit 20 rands. Il a dit OK avec un grand sourire aussi. Les blacks ont des grands sourires ici. Plus tard, je n’ai pas négocié le prix et j’ai donné 10 rands en partant. Je mec m’a remercié avec un grand s… J’ai interrogé ma logeuse. Le prix habituel est de 5 rands, mais ça dépend de l’endroit, de la saison et de l’humeur…

En continuant la route au sud, on aborde la fameuse Boulders Beach où une colonie de pingouins d’Afrique s’est établie. Les seuls en Afrique paraît-il. Qu’en est-il de la consanguinité ? Il faut payer 11€ (tarif international, quatre fois plus cher que pour les résidents, comme partout, musées et parcs naturels). Il y a plus de touristes que de pingouins. Il y a beaucoup de pingouins. Ils sont petits, sages comme des peluches (celles qui sont vendues dans la boutique), la tête rentrée vers le sol quand ils se tiennent debout, comme s’ils venaient de faire une grosse bêtise, et ne font pas attention aux bipèdes armés de téléphones et d’appareils photo qui les reluquent depuis les plateformes aménagées à l’américaine. Sur la route du Cap (of Good Hope), on paye l’accès 23€. Je vais mettre en place une ligne budgétaire pour les sorties et attractions ! Nous sommes en hauteur dans un paysage de lande ramassée, signe de vents permanents dans le secteur. Je vois mes premières autruches. Des panneaux signalent de se méfier des babouins qui sont voraces. Pas vu. Je bifurque à gauche pour me rapprocher de la mer qui n’en finit pas de venir mourir sur le bord puis ressuciter. Une piscine d’eau de mer, alimentée par les marées me tend les bras. Ça pique un peu en y entrant, mais quand on y est en entier, c’est tout à fait supportable. Pas pire que l’eau de Bretagne. Et au moins c’est calme. De ce que j’ai vu des plages, où l’eau est paraît-il très froide, il n’y a pas de baigneurs, que des surfeurs. Trop de vagues. Je pousse jusqu’à la pointe, qui est le Cap de Bonne Espérance. Il est inscrit que c’est le point le plus au sud de l’Afrique. Il y a controverse. Je grimpe sur le promontoire aménagé mais en à pic. De là-haut, en direction de l’Antarctique, 5.000 kms plus loin, il n’y a aucun obstacle. Je ne distingue pourtant pas la banquise. Retour par la route de l’ouest. Paysages de côtes époustouflants. Immenses plages en contrebas, balayées par d’immenses vagues. C’est vraiment superbe. J’arrête de cligner des yeux pour ne pas en perdre une miette. Aux abords d’une ville dont je ne sais pas le nom, c’est l’Afrique dans toute sa splendeur. Des blacks par centaines marchent au bord de la route, masse humaine non motorisée qui viennent d’où ? qui vont où ? Par réflexe, je remonte la vitre de ma voiture. C’est nul !

Point financier : La monnaie est le rand. J’écrirai ZAR ou R. La conversion est facile, on divise par 20 (et on rajoute un chouya) pour convertir en euro. 100 ZAR font environ 5€ (plus un chouya).
De retour au bercail, John, le potier, avec lequel on s’est dit bonjour au moins treize fois déjà, vient s’asseoir à côté de moi et me dit qu’il s’appelle John. Euh… je sais tout ça John ! Il me dit que j’ai un très bon accent. Il me flatte, je sens bien qu’il a envie que je lui achète quelques pots. Quand il comprend que je suis français, il me dit que je ne ressemble pas à un français. Ah bon ? A quoi je ressemble alors ? A un gars qui sortirai du bush. Je ne sais pas comment je dois le prendre… Sur ce je vais manger une tourte à la viande.
La pinte de Windhoek, lager locale, est à 38 ZAR (2€).

Le waterfront de Cape Town, en cette belle journée d’été, ressemble aux images de Floride ou de Californie, jeunes sportifs, belle promenades, boutiques et restaurants, bateaux en partance. C’est de là que part le ferry pour Robben Island, où a été incarcéré Nelson Mandela (et toute une clique) durant plus de deux décennies. Ça se visite en circuit accompagné. Le Zeist MOCCA est un musée d’art contemporain exceptionnel. Très conceptuel, doté de plusieurs dizaines de salles, expositions qui tournent. Le bâtiment (un ancien silo à grain bétonné, vaut le détour à lui tout seul. Fabuleux magasin à souvenirs aussi sur plusieurs étages, plein d’artisanat de ce qui se fait en Afrique du sud et d’autres pays d’Afrique. Le niveau bas est pour le commun des mortels (moi). Plus on monte dans les étages, plus s’accroît la qualité, l’ancienneté et le coût. J’achète au deuxième étage. J’achèterais bien tout ça pour créer un musée de bric et de broc par exemple. Au dernier étage, exceptionnel présentation d’une collection privée C’est sous vitrine, on ne touche pas. Au déjeuner, une petite bassine de moules me tente. Excellentes avec une copieuse sauce au fromage et vin blanc. Je me régale, presqu’à en lécher les dernières gouttes. Outre ce plaisir rare, le mets a deux inconvénients : il ne fait que retarder ma résolution de régime, résolution repoussée chaque jour du fait de ce qu’offrent les menus et il interdit toute procrastination fécale. Aucune patience possible. C’est pas drôle du tout 😊. Je termine l’après-midi à la Clifton Beach n°4 sur la côte Atlantique. La plage est populaire (et majoritairement blanche comme le sable), mais, on m’avait prévenu, l’eau est horriblement froide. Les rares baigneurs se contentent d’un plouf suivi d’un hurlement de la victoire. J’intériorise le cri. Je suis en général assez endurant dans l’eau, mais je crois n’avoir jamais testé une eau aussi froide. Que boirez-vous comme cocktail ? Un « bahia on the rocks » est de circonstance !

Je quitte Cape Town demain. Pas tout vu, loin de là. Encore des musées, des arrêts dans les multiples cafés, des plats de viande à profusion, l’excursion à Robben Island, la montée en téléphérique à la Mountain Table. De quoi passer quelques jours supplémentaires. J’ai rencontré un jeune français. Il a acheté un appartement en ville il y a une quinzaine d’années. Il vient y passer un mois chaque hiver. Il apprécie Cape Town pour sa taille pas trop considérable, son atmosphère décontractée. Cape Town est une des villes les plus « blanches » d’AFS. Il note que l’écart entre les très riches et les pauvres ne cesse de s’agrandir. Je lui réponds que c’est une tendance un peu partout. Quant à la ségrégation entre noirs et blancs, si elle a été retiré de la Constitution il y a plus de trente ans, les différences existent encore, je le constate moi-même. Les chances ne sont pas les mêmes à la naissance et les mélanges pas trop fréquents. Il y a ceux qui s’entassent dans les townships et les autres bien installés dans les banlieues aérées. Devinez qui. La sécurité va de pair. Ceux qui attaquent et ceux qui se protègent. Le trait est naturellement grossi. Avec Joburg, Cape Town est une ville où la criminalité à des statistiques effarantes d’après ce français. Cela ne m’a pas effleuré durant mes quelques jours passés ici. Aussi je ne me suis pas baladé seul la nuit dans un township avec mes poches débordant de billets…

Dans l’attente de votre retour, j’espère vous transporter.