Je vous écris de Paris...
Dans quelques jours, je reprends mon sac.
Le projet ? Un mois en Afrique du Sud, une semaine au Cambodge, trois semaines en Thaïlande (sud). Une presque nouveauté pour l'AFS et un grand retour en Asie du Sud-est (dernier voyage par là-bas en 2019, un bail ! Ils m'attendent, c'est sûr).
Je termine en ce moment un livre d'histoires courtes de voyages. De l'autofiction mêlée à de l'invention. Pour l'instant cela s'appelle "Les voyages d'Iléo et Aléa". Je vous livre ici le préambule. C'est une éternelle réflexion sur les voyages. Pourquoi ? Warum ? Porque ? Ca me travaille me direz-vous. Vous avez raison. Je m'accroche au sujet. J'insiste. La lecture va vous mettre en condition. Vous en avez pour deux mois ! A vos écrans. J'agrémente le texte de photos qui n'ont rien à voir. Ce sont celles de ma dernière expo consacrée aux dormeurs de la rue, les bienheureux (euh...).
Dans l'attente de votre retour, j'espère vous transporter.
Eric W.

Julien Blanc-Gras, journaliste reporter voyageur, démarre le préambule de son livre « Voyageur un peu spécial » par l’histoire de la carte postale. Je résume :
En 1865, le docteur allemand Heinrich von Stephan, ancien facteur, bientôt ministre, invente le principe de la carte postale. C’est une révolution. Au dos d’un simple bout de carton imprimé, de format à peu près standard, on écrit un message et on colle un timbre. Huit ans plus tard, la France adopte ce nouveau support et il s’en vend tout de suite des millions. Ce n’est pas cher et ça permet de se donner des nouvelles, de prendre rendez-vous, de donner l’horaire d’arrivée du train par lequel on arrivera le lendemain, de s’envoyer un bon souvenir ou mille baisers, de dire qu’on s’aime pour les intrépides… aussi vite que si on se parlait entre deux portes. Les facteurs ne chôment pas d’autant qu’ils entrent dans l’intimité des destinataires par le défaut de cachet ou d’enveloppe. Le téléphone n’existe pas encore. Il y a plusieurs distributions par jour. L’âge d’or de la carte postale s’achève avec la généralisation du téléphone à partir des années 1920. Le téléphone vocal verra son usage considérablement réduit par l’arrivée d’Internet et des sms puis des messageries, moins d’un siècle plus tard. Aujourd’hui, quand les personnes de ma génération, lassées des "échanges ping-pong" par texto, prennent finalement le téléphone, ils disent : « je vous appelle à l’ancienne, on évitera les malentendus (admirez le jeu de mots), ça ira plus vite, ça sera plus efficace ». A la suite de son inutilité informative pressante, la carte postale sert aux vacanciers et aux voyageurs qui griffonnent quelques mots et illustrent leur endroit. Pas de copier-coller en un clic paresseux. Cela sous-entend « je pense à vous ». On n’envoie plus aujourd’hui de cartes postales, on poste, on « fait » des posts visibles par une communauté choisie, parfois publique. Sur Instagram et ses jumeaux. On n’écrit plus « je pense à vous », mais « regardez-moi ».

Les voyages de Julien Blanc-Gras sont commandés, il part en reportage, les reportages le font vivre. Avec ironie, il trouve étrange sa situation de touriste rémunéré. Julien est doué en écriture et a l’œil affûté. Je me retrouve en lui dans ses analyses. A la sempiternelle question « Pourquoi voyages-tu ? » à laquelle je bafouille en général des réponses désordonnées parce qu’il n’y a pas qu’une réponse bien sûr et que mon cerveau s’encombre vite, la lecture de certains voyageurs écrivains contemporains, comme Julien Blanc-Gras ou Cédric Gras (faut-il accéder à l’obésité patronymique pour être publié au rayon « voyages » ?) qui se penchent sur la question, réordonne mes pensées, sans que je puisse garantir les retranscrire avec certitude. Peut-être bien parce que le voyage, générateur de ressentis, n’est pas une science exacte. Mais je m’y essaye. Je prends à mon compte ce qu’ils écrivent lorsque j’adhère, je retranscris sans plagier. Le plagiat est sur les mots, pas sur les pensées. Ouf !

Chez Cédric Gras, une phrase m’a marqué, « Aujourd’hui, on voyage en retard ». Cela signifie qu’à peu près toutes les destinations ont été labourées par le tourisme et que le privilège du pionnier s'est évaporé. En très peu de temps, cela s’est dégradé. Ma première visite à Angkor en 2002 n’a rien à voir avec la seconde huit ans plus tard, trop peuplée, trop construite, trop organisée. Phnom Penh a perdu ses rues de terre battue et mis de côté une armée de laissés pour compte. Idem pour Pagan en Birmanie (1996 et 2014). Plus près de chez nous, à Venise ou Barcelone, il est compliqué de se trouver au calme… Malte, mon île préféré un temps, au début de ce siècle, est devenue un terrain de jeu populaire en toutes saisons. Je n’y suis pas allé, par crainte du monde, mais les Cinque terre italiennes semblent être du nombre. Les mordus de l’Inde des années 80 ne la reconnaîtrait plus aujourd’hui, bien qu'elle demeure fascinante à bien des égards. Les réseaux sociaux font trop savoir les bons coups. Les touristes semblent vouloir chercher les endroits où ils seront défricheurs. Quand ils trouvent, Ils le clament sur les réseaux. Conséquence : on s’y agglutine en grappes entières. Les économies locales s’adaptent et répondent aux exigences occidentales, ou chinoises aujourd’hui (Sharm-el-Sheik en Egypte, la Thaïlande). Il faut bien vivre. Le mouvement est facilité par l’augmentation des classes moyennes, en Asie notamment. L’occidental était « privilégié » il y a trente ans, il était servi comme un colon d'un nouveau genre. Il est aujourd’hui débordé par le tourisme local (Inde), On ne va évidemment pas empêcher les habitants de visiter leur propre pays… Mais foin de pessimisme. En grattant la croûte, on trouve matière à piocher un peu d’inédit. Il faut faire quelques efforts de route, oser pousser les lourdes portes cochères, prendre le temps, accepter de se tromper, discuter sans vanité, parfois fermer les yeux ou se boucher les narines, ne pas avoir peur d’avoir trop froid, ou trop chaud, se mouiller, goûter le peu ragoûtant, ne pas craindre de s'effrayer… Un ami me disait qu’il aimait visiter ce qui n’a pas d’intérêt. Le monde est de plus en plus fait pour lui. Mais n’y a-t-il pas toujours un intérêt ? On n’est pas obligé de faire systématiquement ce que font les autres, sans devenir radical pour autant. Dans une ville qui me désarçonne de platitude, d’immeubles moches, de visages tristes et peu engageants, il m’arrive de persister, d’emprunter la petite rue cachée, là tout au bout, de revenir en arrière, passer le pont qui enjambe ce qui a dû être une jolie rivière avant que les immondices à l’année ne s’y animent que par le va et vient des rongeurs,... de tomber sur un petit marché pittoresque où l’anglais n’a pas court, inconnu des guides papier, de me faire suivre par les cris de gamins étonnés, rieurs et ivres de joie pour ce qu’ils auront à raconter, car personne ne vient jamais les voir, n’étant pas sur le tracé des circuits indiqués par l’office du tourisme… Dire qu’il y a toujours à voir quelque part serait une théorie magicienne, mais, par expérience, et comme le verbe « voir », dans le langage du voyageur excite tous les sens, et veut dire « vivre, ressentir, marquer le souvenir… », il y a souvent à voir.

Un chauffeur de tuk-tuk ou de taxi, si vous le laissez faire, vous emmènera toujours là où tout le monde va, comme si le touriste international faisait partie d’une masse formatée à la pensée et au plaisir uniques. Là où sans doute il aura des espoirs de commission. Il se renseignera vite auprès de vous si vous venez d’arriver en ville ou dans la région. Dans l'affirmative, il se fera exclusif, vous proposera de vous trimballer lors de votre séjour, vous demandera à quel hôtel vous êtes descendu, vous y attendra le lendemain. En général, vous n’apprendrez rien avec lui, vous perdrez votre liberté. Mais vous pouvez aussi avoir la chance rare qu’il comprenne vos intentions, qu’il sache s’adapter à vos envies de découvertes véritables. Si vous n’êtes pas à ses yeux un touriste naïf et béat, il vous appréciera peut-être, vous invitera éventuellement chez lui pour dîner, vous présentera sa femme et ses enfants, deviendra votre ami le temps qu'il vous guidera. Mais gardez à l’esprit que, toujours, vous serez celui ou celle qui alimentera sa bourse (et sa vie). Si vous ne voulez pas être embêté et vous soumettre aux archétypes de l’acharnement touristique, marchez, ne regardez pas dans les yeux car c’est déjà un début de conversation, ne répondez pas, ne soyez pas le touriste néophyte, dites « I’ve already come many times, thank you »… Et ce gars, là, qui vous harcèle, servez-vous en de transport à un prix raisonnable si les distances sont trop longues et non d’un service de guide. Soyez ferme. Sachez négocier.

Lors de ma première venue à Angkor, j’avais dealé par hasard avec un jeune garçon en scooter. Pendant trois jours, il m’avait trimballé sur le site, m’avait fait découvrir des endroits éloignés, les rives du Tonle Sap, un village flottant « vietnamien ». Cela m’avait coûté huit dollars en tout. Une affaire... pour nous deux. Lors de ma seconde visite, j’avais souhaité retrouver cette expérience synonyme de liberté. J’avais fait chou blanc. Les personnes auxquelles je m'adressais n’y comprenaient rien, les moyens de locomotion étaient devenus standardisés, réglementés, tarifés, adaptés aux groupes plus qu’aux voyageurs individuels. J’avais néanmoins rencontré un jeune désœuvré sur son scooter usagé, il ne parlait pas un mot d’anglais mais comprenait le montant sur un billet. Au bout de deux jours où il m’avait trimballé et retrimballé sans originalité sur des sites où je retrouvais la même foule, comme si je n’avais pas la capacité de différencier un temple d’un autre, j’avais dit « Stop ». J’avais loué un vélo pour le lendemain, m’étais engagé sur des chemins sablonneux sous les arbres et j’avais découvert qu’il y avait une vie locale, cachée des regards à l’écart des routes bitumées des circuits d’un temple à l’autre. Une mauvaise expérience s’était transformée en inattendu, et la fierté d’avoir trouvé par moi-même. La leçon de l’histoire : persister.

Il est évident que des facteurs comme la fatigue, la déprime, la météo, la faim ou la soif, le désir d’un bon hébergement, le timing, les transports, etc. ne permettent pas toujours au voyageur de se transformer en aventurier. A chacun ses désirs et possibilités bien sûr. Mais il me semble qu’une seule clé ouvre les portes d’un voyage réussi, qui marque le souvenir sans se mélanger à l'amalgame des destinations, c’est celle sur laquelle est gravé : « sortir de sa zone de confort ». Pour au moins comprendre. Le voyage est un métier pour certains. Sont-ils humbles ceux-là ? Pas toujours. Le voyage est une passion pour d’autres dont ce n’est pas l’activité à revenu alimentaire, un complément qu’ils jugent nécessaire à leur équilibre. C’est pompeux mais, s’il fallait choisir une catégorie, c’est dans celle-ci que je me rangerais. Le voyage est aussi une fuite, une évasion, une habitude de vie devenue, une ouverture à la découverte et à la compréhension du monde et de ses gens… Les raisons sont multiples et il n’y a pas à se justifier, ni à se glorifier.
Une expression me paraît caractéristique (et détestable) : « je me suis fait le Mexique, on a fait les chutes d’Iguaçu… ». On fait un voyage, certes, mais on ne fait pas une destination. Le voyageur n’est pas un bâtisseur. Le voyageur contemple, acquiert de la pertinence, se forge une opinion… Il n’est pas acteur. Dans voyageur, il y a un peu « voyeur ». Je revendique aujourd’hui l’anagramme, « voyeur ag », « voyeur âgé ». Arghhh, et cela devient de plus en plus vrai. Ceux qui estiment « s’être fait le Machu Pichu » ne sont pas des voyageurs. Peut-être des touristes bling-bling, des vacanciers excursionnaires… mais pas des voyageurs. On fait un voyage, oui, pour autant on n’est pas un voyageur. Ils parleraient autrement, avec humilité, ceux-là. Je ne connais pas le Machu Pichu, mais c’est vraisemblablement grandiose, unique, effondrant de ressentis, une émotion face à l'Histoire, un instant d'humilité, un privilège, un cadeau… mais certainement pas un dû en gros sabots, un moment de supériorité, une vanité lourde et déplacée qui signifierait « Quoi ? Tu n’as pas encore fait le Machu Pichu ? ». Les incas s’en sont chargés tout seuls il y a bien longtemps, nous étions loin d'être des projets.

Je reviens aux écrivains qui m’inspirent et ont trouvé les mots à mettre sur mes impressions. Je reprends leurs idées puisqu’elles sont miennes. Ils les expriment avec perfection, elles me correspondent, pourquoi irais je inventer ? Je gribouille sur mes carnets durant mes voyages, des écrits que je partage de façon restreinte à ceux que je connais, qui me suivent et que je crois aimer me lire. J’ai un manuscrit terminé depuis plusieurs années sur une traversée de l’Inde. En voici un autre en cours, empli d’histoires qui me sont arrivées en voyages, ou que j’aurais aimé vivre, ou que j’invente. Je retranscris, je magnifie ou je remets des événements à leur place dans des décors que j’ai réellement côtoyés. Ce texte est une étude pour son préambule. J’écris d’autres choses, des histoires, qui n’ont rien à avoir avec les voyages, mais on y trouve souvent une référence dans le coin de la valise. Je ne peux m'en empêcher. Mes voyages n’arrêteront pas de m’inspirer. Quand je ne pourrai plus les réaliser au niveau de témérité auquel j’aspire, ils gambaderont toujours dans mon cerveau pour émailler mes rêves et agiter mes doigts sur le clavier. Quand l’arthrose et l’Alzheimer m’auront fait perdre mes facultés, je demande à ce qu’on me fasse défiler mes photos, sur écran ou dans ma centaine d’albums. La petite flamme se réveillera toujours. Au moins, je ferai des découvertes à chaque instant et m’extasierai de la beauté du monde sans impatience.

Mes écrits de voyage, comme certains de mes livres, forment un train de cartes postales, d’autant que je les agrémente des images que je prends moi-même. C’est un courrier à l’adresse de mes lecteurs. A la différence des auteurs publiés, mes lecteurs ne me sont pas anonymes. Cela change peu de choses à l’écrit je crois, mais cela peut modifier le degré d’amitié, l’acceptation de la disponibilité à l’autre, de l’envie au partage. En plus, ou en moins. Là où va l’exigence. Au final, ils sont des moments et des années de récits itinérants, de nouvelles lointaines. Ils sont des reportages cuisinés à la sauce de mes allers-retours sur la planète Terre. Ils sont prétentieusement des road movies au long cours, constitués d’expériences et de textes qu’on peut lire comme des romans épistolaires à sens unique, mais dont j’espère le partage. C’est le but. Je n’écris pas parce que je n’ai rien d’autre à faire ! A la fin de sa préface, Julien Blanc-Gras écrit : « Dans l’attente de votre retour, j’espère vous transporter ». Je vais faire mienne cette phrase ultime. Tout y est de mes attentes et de mes intentions.

Je reviens à la carte postale, sa proximité d’intentions et ses écarts avec les outils de maintenant… Envoyer une carte postale, c’est tenter de dire beaucoup en peu de mots, un complément de légende de l’illustration du recto. Lors de mes premiers voyages, j’ai envoyé des cartes. A mes grands-parents, exercice obligé. A mes parents, mes amis… Peut-être y avait-il malgré tout un peu de « Regardez-moi comme je suis loin... et pas vous ». Peut-être pensais je à tort susciter une jalousie stérile à des personnes se trouvant très bien là où elles étaient. Jeune adulte, je n’avais pas le voyage vissé de la même manière qu’aujourd’hui. J’apprenais, je reproduisais. Sur mes cartes postales, je cherchais le bon mot, voire le jeu de mot. Chaque destinataire avait son propre message, jamais le même pour tous. Je choisissais des jolis timbres, les plus exotiques possibles, figurant un koala ou un oiseau multicolore, un monument représentatif ou un personnage local (in)connu. Je suis ensuite passé au « Je pense à vous » sachant pertinemment que j’aurais à reproduire le compte-rendu du voyage à chacune de mes rencontres à mon retour. L’inévitable (et insupportable) « Alors, c’était comment ? » parfois intéressé, souvent poli. Je vous fais grâce des soirées diapos soporifiques. Je dois dire qu’Internet m’a sauvé. J’en ai investi des cyber-cafés (sans café) aux connexions aléatoires, parfois interrompues, effaçant mon travail brutalement, sur de vieux PC, clavier qwerty, au mieux. Télécharger des photos était impossible, ou interminable, alors je n’envoyais que des textes aux membres d'un carnet d’adresses limité. L’idée était : « je vous dis tout, ne me demandez pas ensuite ». Les cartes postales ont vite été oubliées, juste peut-être à destination d’un grand-parent encore vivant qui ne toucherait jamais un clavier d’ordinateur. J’en ai passé du temps à penser à vous, à écrire pour me remémorer, à perpétuer nos liens, à apprendre en retour vos propres fuites. Revers de la médaille, avec Internet, je perdais le néant et la solitude, et m’empêchais l’éloignement. Je devenais informé de ce qui se passait ailleurs. Le monde s’accélérait, se standardisait, noyait ses anachronismes. J’étais au fin fond du Cambodge et je suivais les victoires du PSG. Il y a 30 ans, j’avais appris la mort de Michel Berger à mon retour de je ne sais plus où. J’ai appris celle de Carlos cinq minutes après l’annonce officielle et j’étais à des milliers de kilomètres. Quinze ans ont séparé ces deux non-événements.

La carte postale entraînait à la concision. Extirper la quintessence d’une rencontre, d’un événement, d’un lieu… en trois mots, trois phrases courtes maximum, parfois sans verbe. Pour ma part, c’était y additionner l’originalité, éviter les stéréotypes impersonnels (« nous passons d’excellentes vacances à Acapulco, la mer est chaude et le ciel tout bleu. Voyons-nous rapidement au retour. Mille baisers »), redites de l’image du recto. Plus c’était court, plus cela devait être magnifique. Je n’ai jamais reçu de carte postale exprimant la tristesse ou l’emmerdement, sauf d’un ami blagueur et cynique dont il fallait en permanence interpréter le contraire de ce qu’il exprimait. Je me suis lassé. Qu’est-il devenu ? Mes photos expriment ce que je vois, à peu près de la même manière que ce que j’écris, sauf que je n'ai pas de pouvoir d'invention sur les images. Une part de mon public, paresseux, biberonné à la carte postale et aux messages courts d’aujourd’hui, se contente des images et croit tout capter. C’est dommage car je raconte aussi. Il semblerait que la lecture des contes de l’enfance soit passée aux oubliettes pour certains. Alors je préfère mon support d’aujourd’hui à l’usage de la carte postale que je range aux souvenirs de mes voyages effectués aux temps du miocène antérieur.
On reçoit ces temps ci les meilleurs vœux numériques pour la nouvelle année. L'exercice est convenu et poli et, sans doute, on n'aimerait pas être laissé de côté dans les carnets d'adresse. Ces vœux sont vains, tellement chaque année semble plus sombre que la précédente. On le sait. Les copier-coller adressés en un clic à toute une tribu sont impersonnels. Ils m'agacent. Certains, je les aime, agrémentent leur message d'une photo de là où ils se trouvent où d'un lieu qui les caractérisent ou qu'ils aiment. On en revient au principe de la carte postale.

A l'époque bien révolue de ma jeunesse, Internet n’existait pas et je ne savais pas encore que j’aimerai vraiment correspondre et raconter plus tard. Cette manie systématique d’écrire pour ne pas oublier. Pour qu’on ne m’oublie pas peut-être. Ma case mémoire n’a pas la capacité d’imprimer autant que je le voudrais. Cette habitude est aussi pour ne pas avoir à redire ce que j’ai vécu à mon retour, je le redis. Je suis plus apte à écrire qu’à dire. De tous mes périples, j’extrais aujourd’hui des histoires et, à ma grande joie, rien n’est banal. C’est le travail de sa vie de fouiller ce qu’on a fait, d’en extraire l’intéressant, l’instructif, le passionnant… Les réussites comme les échecs. Les ressources de soi qu'on a mis en œuvre dans certaines situations. Tout le monde peut (doit ?) le faire. De fil en aiguille, de vallées en détroits, bourlinguer est devenu ma source d’inspiration des moments où je prends le temps de réfléchir aussi, ma bouée de sauvetage peut-être. J’en ai passé quelques frontières, frontières du réel mais aussi frontières de l’absurde. Des frontières comme une suite logique, l’Europe. Des frontières comme un basculement dans une autre réalité aussi. Je peux citer plusieurs cas : de la Tchécoslovaquie et la Hongrie du temps du rideau de fer, de la Thaïlande à la Birmanie, du Mozambique à l’Afrique du Sud…

J’ai écrit dans un livre, mon premier, que j’aurais dû être VRP. C’est une amie, Sylvie, qui me l’avait suggéré. VRP comme Voyageur Reporter Photographe. Je n’ai pas osé. Je pensais qu’il était trop tard. Je me suis rattrapé, autrement, presque pareil, sans la pression du risque, du patron ou du public. Un VRP anonyme, sans porte à porte. Je n’ai pas fait du journalisme de reportage ma profession, je ne suis pas devenu voyageur par vocation, mais j’ai tout de même trouvé mon équilibre dans le mouvement, et dans la transmission. Je me suis inventé cette position du touriste-reporter non rémunéré, à temps partiel. Mes maîtres étaient trop inaccessibles pour que je songe une seconde à leur emboîter le pas. Albert Londres ou Joseph Kessel. Alors j’ai fait autrement, à mon échelle. Les marges du voyage m’intéressent autant que le voyage lui-même. Et j’apprends autant d’une conversation ou de ce que je vois, parfois là où « il n’y a rien à voir » que de ce qui est déjà écrit, livre ou guide.
On a voulu me faire plaisir en m’affublant de l’estampille « écrivain voyageur ». C’est bien valorisant pour ce qui me concerne. Mais, foin d’humilité, j’avoue que cela m’a motivé. Je ne suis pas payé pour voyager, je n’ai pas de chance particulière à voyager comme, quelqu’un qui n’a rien compris, me l’a dit un jour. Alors je voyage, j’écris, je prends des photos et je partage. C’est un tout, images et mots dans le paquet cadeau, sans ruban superflu. Et c'est d'actualité le cadeau.

Pourtant, aujourd’hui, les ailes du voyageur se chargent du plomb de la vertu. Je l’admets. Avec la prise de conscience climatique, l’avion perd de sa désirabilité. Voyager est devenu un paradoxe de la conscience. Pour une frange croissante de l’opinion, la quête de soi dans l’Ailleurs, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, est un concept devenu péché petit-bourgeois. Fantasme avant, transgression maintenant. Les impératifs évoluent. A quand la violation des droits ? La découverte de l’Autre (et de soi-même pourquoi pas) ne peut désormais s’inscrire que dans le sauvetage général de la planète qui maigrit à vue d’œil, des humains placés du mauvais côté. Un boulot de titan ou le voyageur solitaire, que je suis, peine à mesurer son propre impact ! Rien ne s’est arrangé en 2020 et son cortège de plaisanteries pas drôles. Frontières fermées, passagers cloués au sol, moi-même rapatrié d’Inde où je ne demandais rien à personne, rideaux de la culture et des commerces baissés. Le mot d’ordre était : « ne partez pas, ne voyagez pas, ne sortez pas de chez vous ». Les messages florissants des réseaux sociaux redevenaient « regardez moi », « regardez moi depuis chez vous, je suis chez moi ». Un cauchemar pour le voyageur, potentiel coupable de contamination, le sac prêt à partir, sédentarisé dans le vestibule. Pathétique. Un cauchemar pour l’humanité et pour le nomade. A cette époque, pas si lointaine, un bon jeu de mot circule : « le bonheur est dans le près ». Un argument de taille pour les impératifs climatiques. Il faudrait être bourrin pour voyager à notre époque alors que la jouissance est à portée de clic ? On peut bien travailler à la maison, pourquoi ne voyagerait on pas de même ? Rester chez soi et se forger, sans s’aventurer, un avis bien arrêté sur le cours des choses et sur la course effrayante du monde. Des mondes. Agréer et suivre les mouvements de sa tribu derrière sa table, devant son écran. Dans notre civilisation digitale, bien communautaire, faussement collective, on se réconforte au contact d’individus qui sont d’accord avec soi, qui ont tout vu pour soi. Bien au chaud, devant son écran barrière, on peut pester sans danger contre les autres qui ne respirent que loin, sans s’encombrer de cette réalité charnelle qui complique tout. Sortir de sa zone de confort ? Grands Dieux !

Pas question, je le répète, voyager est sortir de sa zone de confort. En voilà un impératif pour une fois jouissif, enrichissant, source de confiance et de fierté. S’obliger à regarder ses semblables, leur quotidien, comme ils sont différents. Dans les yeux. Envoyer valdinguer les certitudes, affronter les nuances, relativiser l'aisance. Les gourous de la réclusion se sont heureusement trompés. Les populations, mis à part les régimes confiscatoires où on ne demande pas leur avis, n’ont pas accepté d’être cloîtrées plus longtemps. Elles se sont libérées, sont reparties. L’économie (pas celle du climat) a repris ses droits, a tout fait pour rattraper les projections rassurantes (sauf pour l’environnement) d’avant pandémie. Les prix du départ ont augmenté, mais les masses devenues libres se sont dispersées quand même. Demandez à un affamé de faire régime devant un buffet garni ! Les foules se sont évadées mais inondent les mêmes endroits. Les édiles de la Grèce, de Barcelone, de Malte… sont ravis. Les habitants un peu moins. Trop tard pour les découvrir donc, ces endroits. Trop de monde, trop changé, trop la fête, trop de boutiques à souvenirs made in China, trop civilisés, trop standardisés, trop mondialisés. Le McDo de Singapour est le même que celui de la Porte St Martin. Voilà qui rassure, voilà qui m'énerve. Qu'il y ait un Mc Do à Singapour certainement. A la décharge des suiveurs, pour d’obscures raisons géopolitiques absurdes dont l’humanité ne se résout pas à se défaire, un certain nombre de destinations sont interdites, parfois durablement, et aller d’un endroit à un autre par voie terrestre est parfois impossible.

J’en connais heureusement qui s’échappent de l’impératif isolationniste. Il est admis que c’est dans la foule qu’on est le plus seul. Ouf ! Sortir de sa bulle plus que jamais. Remède à la décadence mentale. Principe élémentaire d’hygiène intellectuelle. Geste barrière contre les biais de la routine, du confort égoïste, de l’information uniforme (et biaisée) qui contamine les consciences. D’une certaine façon, sortir de chez soi, c’est sortir de soi. En s’éloignant de ses bases, on se rapproche de la connaissance, de l’universel. Il me semble qu’on accède à la pertinence. Fais je défaut d’humilité en écrivant cela ? Faute d’horizon, la myopie guette. L’expérience physique et sensorielle du déplacement offre une vision panoramique. Visiter l’Inde sans la multiplicité de ses odeurs relève de l’incongru. Les voyages se nourrissent des aléas. La vision réelle contraint à exercer son empathie, au-delà du chèque annuel à telle association ou du parrainage financier apaisant d’un « petit » cambodgien. Les enseignements en voyage sont toujours salvateurs. Et puis, vu de près, le monde n’est pas aussi moche qu’il en a l’air depuis le lointain. Au contraire dirais je. Que de joies et petits bonheurs on y voit quand, pas si loin que cela, de vulgaires autocrates musèlent les libertés de consciences, de connaissances et de mouvements. Voyager est donc aussi tâter l’espérance en l’humanité. Les reporters de guerre contrediront cette invocation à l’espoir. Ou pas. L’inconnu n’est pas l’ennemi systématique.

On est certes parfois accablé par la misère, les violences, l’incurable faculté des humains à se compliquer la vie ou celle des autres. Je pense à l’Inde que j’adore et qui m’horripile. On rit, souvent, des incongruités des décalages culturels et de l’absurdité de notre condition. On est emporté, surtout, de la joie de la découverte. Rien ne m’est plus satisfaisant que de débouler dans un endroit où je n’ai jamais mis les pieds, où je ne connais personne, où je perds mes repères, pour en attraper d’autres. Chaque arrivée est une renaissance. Et cette joie prend tout son sens quand je la partage. Avec mes lecteurs donc. Quoi de mieux que l’autofiction, quand la création se mêle à la réalité. Il suffit d’y croire parfois pour y être. Mettez en avant l'histoire si elle l’emporte sur la vérité. "Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende" (John Ford).

Mes écrits sont une autobiographie ambulante, un tour de destinations parfois inhabituelles, une balade à travers plusieurs continents, même si l’Orient m’attire plus que les autres cardinaux. Une amie, elle-même rompue aux tournées internationales, m’a demandé récemment dans combien de pays j’étais allé respirer. Je ne savais pas. J’ai ouvert un atlas et j’ai compté. L’énumération et la quantité sont absurdes, bien sûr. Chaque expérience n’a pas la même valeur. On ne met pas sur le même pied une étape d’une journée à un séjour en profondeur. Faut-il comptabiliser le Vatican et le Lichtenstein ? La traversée de la Yougoslavie de l’époque vaut elle les cinq ou six pays qui la décomposent maintenant ? Idem pour la République Tchèque et la Slovaquie. J’ai traversé la frontière guatémaltèque pour une journée au Honduras et les ruines mayas de Copan, retour le soir à mon hôtel de Chiquimula. J’ai tranché sans état d’âme et le calcul a porté à 80 le nombre de pays où j’ai mis les pieds. Tout peut arriver en voyage. Je reste ouvert. Les semences du hasard et de la curiosité ont poussé sur ma route. J’ai rapporté quelques graines, bien germées en moi aujourd'hui. J’ai parfois magnifié, inventé ou éludé des petites galères et des instants de grâce, une poignée de paradis et quelques enfers, des prises d’otage et des prises de bec, des conversations ennuyeuses et d’autres sublimes, des rencontres improbables et sans calcul, des arnaques à touristes et des négligences sans mauvais effet, des singes voraces et des chiens errants, des verres de bière jusqu’à plus soif et des disettes gastronomiques, des amis retrouvés là où je ne m’y attendais pas, des nouveaux compagnons de route qui ne le seraient pas devenus à domicile, des femmes trop sages et d’autres trop maquillées, des bus surclimatisés, d’autres hors d’âge, et des scooters fatigués… mais plus que tous ces détails, des êtres vivants, de toutes sortes, étonnants et parfois étonnés de moi.

Dans ce livre, les personnages sont moi, ne sont pas moi, pourraient être moi… Je les attribue (faux) héros des histoires que je raconte. Comme dans mes blogs, les lecteurs ont le loisir de s’identifier. Ils sont récurrents, mais jamais les mêmes. J’admets la démarche paresseuse. Une chose est sûre, je suis allé dans tous les pays évoqués. J’ai choisi de raconter des tracas en voyage. Au mot « tracas », le site Synonymo donne les approches suivantes : agitation, alarme, émoi, brimade, chicane, contrariété, dérangement, désagrément, difficulté, embêtement, empoisonnement, ennui, fatigue, inquiétude, peine, persécution, préoccupation, remue-ménage, souci, tourment, tracasserie, trouble… Il ajoute le mot « tintouin » mais oublie « galère, aléa, infortune, malchance, mésaventure, péril, risque, guêpier, piège, traquenard… ». La liste est longue des situations de voyages où il faut se sortir les doigts, seul, avec l’entraide ou la chance. Tous les voyages ne sont pas faits des hasards du mauvais sort, heureusement, mais ceux-là sont souvent ceux qui marquent, indélébiles, et qui apprennent.

En tout état de cause, et dans l’attente de votre retour, j’espère vous transporter.
Conseils de lecture : Julien Blanc-Gras (Voyageur un peu spécial, Bungalow son dernier – éd. Stock), Cédric Gras (Saisons du voyage – éd. Stock), Joseph Kessel, Henry de Monfreid, Albert Londres, Luis Sepulveda, Francisco Coloane…
