Kojo nous retrouve à l’hôtel. Kojo est notre guide-chauffeur jusqu’à la fin du séjour. Kojo parle français. Il l’a appris à l’université comme deuxième langue (après l’anglais). Sa langue maternelle est le kirghiz et il parle aussi le russe. Beau bagage. Kojo a 34 ans, marié et deux petites filles de 4 ans et 18 mois. Il travaille pour des agences durant la saison, qui est courte (juin-septembre). Notre circuit a une trame, mais nous pourrons ajouter ou modifier des choses selon nos envies et circonstances. Tout compris, le prix est de 3.940 € pour nous deux, pour 16 jours. Kojo est très bien, il sait naviguer entre proximité et distance. Rapidement je l’interroge sur la position du Kirghizistan vis-à-vis de la Russie. Il n’y a pas d’ambiguïté. Son pays est pro-russe. Il en est dépendant économiquement et divers accords de zone ont été signés entre les deux pays et d’autres pays des environs. Ainsi la Russie a apporté son appui militaire au Kirghizistan lors de ses démêlés de territoire avec l’Ouzbékistan et le Tadjikistan. En contrepartie, le Kirghizistan doit fournir 300 soldats à la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. C’est la Russie qui fournit le pétrole et le gaz au Kirghizistan. Je dis simplement à Kojo que nous n’avons pas les mêmes positions. C’est dit et on ne se battra pas pour autant.

L’Osh Bazaar est un immense marché comme je les aime avec ses quartiers. Epices et fruits secs, fruits et légumes, produits laitiers, viande et viande de cheval, « équitation »… Nous n’irons pas dans le hall des vêtements. Il semblerait que tout vient de Chine. Est-ce une surprise ? L’ensemble est très propre et bien organisé. Je fais quelques beaux portraits. Si j’avais été seul, j’y serais resté au moins trois heures.

La sortie de Bichkek est compliquée. Des embouteillages à n’en plus finir. Le pays rénove ses grands axes et les automobiles et camions se rabattent sur d’autres routes. Sur le chemin vers les montagnes, arrêt « obligatoire » au site de Burana, le seul site archéologique du pays. Tous les touristes y passent. C’est un ensemble de pierres tombales datant du Xième siècle. Les éléments sculptés pourraient être de facture contemporaine.

Enfin nous empruntons une longue piste qui serpente dans la montagne. Au loin quelques sommets enneigés. Nous arrivons au campement, qui est à 2.200 mètres d’altitude. Nous disposons d’une yourte pour nous trois. Multitude de tapis au sol, une couette épaisse en guide de matelas, un oreiller et une couette pour dormir. Il fait froid et nous dormirons (mal) tout habillé. Au loin, un glacier qui est à 4.400 mètres d’altitude. Un groupe de français va camper ici cette nuit. Ils randonnent toute la journée et n’ont pas eu beau temps jusqu’à présent. Un jeune couple de français de région parisienne, Dimitri et Augustine, 20 ans tous les deux, arrivent à cheval et négocient un espace (il n’y a que ça) pour leurs chevaux et leur tente et le dîner et petit déjeuner sous la yourte des habitants. Comme nous. Ils devraient s’en sortir pour une quinzaine d’euros chacun. Ils font leur circuit tout seuls, sans l’aide d’une agence ni d’un guide. Je suis bluffé. Augustine a passé deux mois dans le pays l’an passé. Elle avait acheté un cheval sur place et l’avait revendu à son départ, comme on le ferait avec une moto ou une voiture. Cette année, elle a embarqué Dimitri, qui fait office de mâle dominé (en toute conscience) de leur duo. Chapeau !

Nous dînons et petit-déjeunons très bien, riz, viande, sarrasin, pains et biscuits, etc. Les beignets me font penser aux roussettes de ma grand-mère. Kojo nous dit que le système de yourte à disposition des voyageurs prend de l’ampleur et qu’il a fallu quelques années pour que les locaux adaptent leurs menus aux préférences des clients. Local sans trop l’être, car la nourriture de base est très grasse.

Nous partons en randonnée avec Tom dans les montagnes. C’est somptueux. Troupeaux de moutons et de vaches. Rassemblements de chevaux très beaux, très fins, faits pour monter et non pour le labour. Quatre heures de marche en montées et descentes. Je n’en peux plus. Tom est trois kilomètres devant. En fin d’après-midi, Kojo nous emmène voir le « canyon rouge », belle enfilade de montagnes rouge,

Aparté : le Turkménistan, qui est à l’ouest du Kirghizistan sans le toucher, est la seule ex-république soviétique à avoir conservé un régime communiste. Le président, qui a un nom a coucher dehors en plein hiver, s’est maintenu au pouvoir depuis la dislocation de l’URSS jusqu’à il y a deux ans, date à laquelle il a transmis la présidence à son fils. Nous voilà dans une belle démocratie monarchique. Le pays est fermé à double tour comme l’est la Corée du nord. Les élections ont toujours frisé les 100% en faveur du zigoto. Comme par hasard, alors que le pays se targuait d’une très faible mortalité lors de la pandémie de Covid, l’ensemble des opposants en sont officiellement décédés ! Le saviez-vous tout ça ? Moi pas. Infos données par l’ami Kojo.

Au Kirghizistan, on trouve des kirghizes (comme par hasard) qui constituent les trois quarts de la population, mais aussi des ouzbèques dans le sud (14%), des russes pour moins de 10% et dont beaucoup sont partis suite à l’indépendance, et des minorités comme les dounganes (musulmans d’origine chinoise), les ouïghours (musulmans de Chine également mais d’origine turque), des tatars (encore musulmans, originaires de la Volga et d’Ukraine), les kazakhs le long de la frontière avec le Kazakstan, donc au nord, pour ceux qui ont suivi), les coréens étonnamment, arrivés pendant la seconde guerre mondiale, déportés par le gentil Staline bien connu pour sa recherche du bien-être humain, des allemands (moins de 10.000, déportés de Russie où ils faisaient communauté pendant la seconde guerre mondiale). Staline cumulait les fonctions de boucher et de transporteur ! Et ne pas oublier les tadjiks au sud, le long de la frontière avec la Tadjikistan. Un sacré brassage ou l’addition de communautés. Les kirghizes ne sont pas implantés ici depuis très longtemps. Ils sont venus de Sibérie et Mongolie vers le 16ème et le 17ème siècle et ont délogé les nomades en place.

Nous quittons notre campement familial. Accolade avec la maman de l’endroit, celle qui nous fait à manger, nous fait la conversation, va regrouper ses moutons et traire ses vaches, etc. Comme elle est petite, je lui palpe les fesses au lieu du dos, sans le vouloir évidemment. Ça ne la gêne pas… Nous frôlons le Kazakhstan bifurquons au sud vers le lac Izik-Kul (Kul veut dire lac, Suu veut dire rivière). C’est le deuxième lac d’altitude au monde. Le premier est le Titicaca au Pérou/Bolivie. L’Izik-Kul est à 1.600 mètres d’altitude. Ça ne se ressent pas, installé qu’il est sur un plateau très fertile, la vallée du Chui. Petite baignade sur la première plage venue. Il y a mieux, il y a pire. Sur la rive nord, les promoteurs s’en donnent à cœur joie. Les stations balnéaires se succèdent. Ce n’est pas la côte d’azur, mais ça attire les Russes, les Kazakhes et les Kirghizes le week-end. Quand on est en surplomb, on a l’impression d’une mer et non d’un lac, car on ne voit pas la rive en face qui est à près de 50 kilomètres. Et l’eau a la même couleur bleu profond de la Méditerranée. L’eau est excellente. La pêche est interdite car, après l’indépendance, ils ont beaucoup trop prélevé de poissons. Les kirghizes ne sont pas des gros mangeurs de poisson. Plus loin, des sources d’eau chaude où on peut se baigner. Ça ressemble à une piscine de camping en plein été. Nous laissons les enfants s’y égosiller. Un site également incontournable pour les tours, les pétroglyphes datant du 6ème siècle avant Jean-Christophe. C’est un champ de pierres vraisemblablement amené par des inondations sur certaines desquelles des artistes de l’époque ont gravé des bouquetins, des hommes munis de lances, etc. Pour les amateurs de pierres…

Il y a des containers partout, de ceux qui s’accumulent sur les gros cargos pour nous inonder de tas de saloperies. Il n’y a pourtant pas de mer au Kirghizistan, ils ont dû être acheminés depuis la Russie qui se sert du Kirghizistan comme d’une poubelle. Les kirghizes leur donnent une seconde vie, extensions de maisons, boutiques, stockage, clotures… l’avantage est qu’ils se ferment très bien d’après Kojo. Les containers sont parfois remplacés par des anciennes roulottes ou de vieux wagons de train.

La route qui longe le nord du lac est en train d’être élargie, le trafic est compliqué. Cela fait plus de dix ans qu’ils sont dessus. Les travaux se font en partenariat avec qui ? Les chinois bien sûr. Et comme les kirghizes sont paresseux (c’est pas moi qui l’ai dit !) et préfèrent s’exporter en Russie pour travailler, on fait appel à une main d’œuvre indienne et pakistanaise. Etonnant ! Comme au Moyen Orient… Nous arrivons enfin à Karakol, à l’est du lac. La Chine est à 200 kilomètres à vol d’oiseau. Nous n’irons pas plus à l’est. Karakol est une base populaire pour les randonnées. Il y a une station de ski à une heure de route. Quelques curiosités comme une mosquée doungane chinoise tout en bois (et sans clou) très colorée, une église orthodoxe (la sainte Trinité), en bois également avec de multiples bulbes et entourée d’un jardin au nombre de fleurs impressionnant, un petit marché simple, un musée que nous n’irons pas voir. La ville est étendue avec de larges avenues à l’américaine. Nous dormons dans une très agréable guesthouse à l’écart, la Djamila GH, enfin une douche, de vraies toilettes et un vrai lit après deux jours d’abstinence. Excellent petit déjeuner très complet et dîner dans un restaurant un peu chic où se retrouvent les voyageurs, expatriés, russes en vacances et kirghizes qui ont les moyens. Ce n’est encore pas ici que je vais maigrir ! Petit orchestre folklorique pour distraire les consommateurs. Ce n’est pas ce que j’aime en général, mais là ça va.

Pour ce qui concerne la religion, le Kirghizistan a subi le vide soviétique durant 70 ans. L’ouverture dans les années 80 a été tranquille. Le pays est essentiellement musulman, un islam tranquille. Quelques poches chrétiennes un peu disséminées : orthodoxes sous influence russe, quelques catholiques à Bichkek, luthériens parmi la communauté allemande… Un peu de chamanisme, de bouddhisme aussi. Pas vu de temple jusqu’à présent.

« Tom, il est 7h57, lève toi ! » Argh, nous avions rendez-vous à 8h pour le petit dej. Ca va, on est prêt vite, et c’est nous qui décidons, non ? Nous reprenons la route pour Jeti-Ogüz (Seven Bull Rocks), haut lieu du tourisme kirghize. Enfilade de montagnes arrondies très rouges. C’est très chouette. Nous sommes samedi, il y a du monde. Pique-nique le long de la rivière, bucolique, sur notre chemin vers nos yourtes du soir. Le directeur du KGB (c’est ce que je comprends) y est en villégiature pour le weekend. Le pont d’accès est coupé au commun dont nous sommes. Nous faisons la fin de la route à pied avec notre nécessaire, pour aboutir à un campement de yourtes qui nous fait penser au village des schtroumpfs. Petite balade dans les hauteurs pour Tom et Kojo. Moi je roupille. Les environs nous font penser aux Alpes, avec la quantité de sapins accrochés sur les pentes. On surnomme d’ailleurs le Kirghizistan, la « Petite Suisse ». C’est faire honneur à la Suisse… La majorité des clients de ce camping de yourtes est russe. Des russes de Russie qui viennent passer leurs vacances dans leurs anciennes dépendances. Bien pour les familles. Kojo nous dit que le Kirghizistan est un des seuls pays où les russes sont encore acceptés. Il pleut toute la nuit, c’est pourquoi c’est si vert.

Nous allons retrouver le lac Issyk Kul, pas pour longtemps car nous rentrons dans les terres jusqu’à un col à 3.800 mètres d’altitude. Entre temps, nous crevons un pneu. Kojo s’en sort très bien. Il est super équipé pour réparer et gonfler. De plus, il dispose de deux assistants de choix. Il fait froid là-haut, moins de dix degrés. Des camions grimpent incessamment en direction des mines d’or de Tumdor. Le nouveau président, Sadyr Japarov, que Kojo ne cesse de louer, a nationalisé les mines. Exit les canadiens. Les revenus de cette mine représentent la moitié du PIB du pays. Japarov a pu augmenter les fonctionnaires, les militaires, les médecins des hôpitaux. Bref, la fonction publique se porte mieux. En chemin vers le sommet, on croise des cyclistes, des héros ou des inconscients.  Retour en arrière vers la petite ville de Namgat près du lac. Nous y passons la nuit dans une guesthouse tenue par Pavel, un russe (local celui-là). Très au calme. Sympa comme tout.

Dernière journée le long du lac (rive sud). Beaucoup de belles choses. Ballade dans le canyon de Skazka, certainement une des perles du Kirghizistan. Bryce Canyon peut bien se tenir ! La rive sud du lac est plus sauvage que celle du nord, moins d'eau potable dans les environs pour installer de vraies stations balnéaires. Tant mieux après tout. Il y a cependant quantité de campements de yourtes ou cabanons, avec quelques jolies plages pas encore trop submergées. Là encore la route est en train d'être élargie, elle permettra aux Ouzbèques de venir en cinq ou six heures, à ceux de Bichkek aussi ou du Khazakstan. Profitons-en avant le raz de marée.

Nous nous faisons la réflexion, avec Tom, que nous passons vite d'un type de paysage à un autre. Aux verts pâturages succèdent, des terres arides ou des panoramas de steppes, nous nous baignons dans le lac avec vue sur les sommets enneigés... Et toujours partout des chevaux. Il y a dix ans, on en estimait six millions dans le pays. Presqu'autant que d'habitants ! Hier nous avions froid sur notre plateau à plus de 3.800 mètres, aujourd'hui nous retrouvons la chaleur. Tout va bien. Kojo ne nous presse pas.

Nous grimpons vers le Shatyly, le panorama sur le lac d'un côté et les montagnes de l'autre vaut bien nos efforts. Déjeuner à Bokonbaevo où j'aimerais bien me ballader seul avec Marcel, celui qui chauffe, mon Canon de choc.

Dans la descente, rencontre avecun magnifique cimetière. Il y en a plein un peu partout.

Guesthouse claire avec vue sur la jolie mosquée (pas de fureur de muezzin dans ce pays :) et fond de montagnes et sommets enneigés. Pendant que j'écris cela, le muezzin appelle à la prière de 18h17 !!! Oui oui, akbar aussi...

Nous quittons demain le lac pour aller au plus au sud de notre voyage, une autre perle, le caravanserail de Tash Rabat.


J'espère vous avoir bien transportés

ERicW