Je vous écris de Kyzyl-Oi

 

Journaliste :

Alors Tom, vous faites un beau voyage au Kirghizistan, que retenez-vous de la destination ?

Tom :

J’adore la montagne, alors là je suis servi. D’une vallée à l’autre, les montagnes sont différentes, vertes comme si on y avait posé de la moquette, avec des sapins ou arides, pointues ou rondes. Il y en a pour tous les goûts.

J : Le Kirghizistan est réputé pour ses paysages, qu’aimez-vous d’autre ?

T : On a super bien mangé jusqu’à maintenant, et c’était pas prévu ! Et tout est bien diversifié. On dort dans des yourtes et des guesthouse, on a froid ou chaud, mais c’est toujours très bien. Et puis il y a mon père…

J : Votre père ?

T : Oui, il est super bienveillant, d’une richesse intellectuelle hors norme et drôle comme pas possible. On rigole encore de sa blague sur les yourtes nature ou au goût bulgare.

J : Votre père a l’air exceptionnel, n’a-t-il pas quelques défauts ?

T : Si, il ronfle comme un goret

J : Euh d’accord, revenons à votre voyage, comment trouvez-vous les habitants ?

T : Ils sont très gentils et accueillants. Je vous ai déjà parlé de mon père ? Mon père est…

 

C’est un extrait non retouché d’une interview de Tom. Vous pouvez trouver la totalité de l’interview sur lepetitfarceur.com

Après Tamga et la visite de son sanatorium où les militaires russes venaient se ressourcer, Youri Gagarine y a fait quelques stages, et Bokonbaevo où nous avons dormi dans une superbe guesthouse, quoiqu’un peu dérangés par l’arrivée tardive d’un groupe de russes, nous avons longé un peu le lac Issyl-Kul puis avons bifurqué vers le sud et la route de la soie. La route est bonne. L’ancienne route datait de l’ère soviétique et accumulait les nids de poule. Les camions chinois (frontière à une cinquantaine de kilomètres) qui venaient inonder les marchés de leurs saloperies et retournaient par la même route à vide, ne faisaient qu’aggraver l’état du bitume. Les kirghizes ont rouspété et les chinois, calculant leurs intérêts économiques, on refait la route qui est aujourd’hui excellente. Je l’aime déjà moins cette route. De plus, les chinois construisent une plateforme logistique gigantesque pour faciliter les affaires de Temu, Ali Baba and co. Les locaux ne sont pas trop d’accord, alors les chinois construisent un peu plus loin leur verrue parallélépipédique dans un paysage époustouflant. Car oui, vraiment, les paysages magnifiques se succèdent. Je crois feuilleter les superbes livres de photos sur l’Asie Centrale de Sabrina et Roland Michaud qui paressaient sur la table basse du salon de mes parents.

Nous bifurquons vers Tash-Rabat par une piste où bientôt je me dis n’avoir jamais vu d’aussi beaux paysages. Evidemment rien n’est comparable, et c’est l’impression du moment qui compte… Tash-Rabat est un ancien caravansérail bâti à proximité de l’ancienne route de la soie. Il se dit que la construction originale était un monastère nestorien. Moi, Nestor, à part le souffre-douleur du capitaine Haddock, ça ne me dit pas grand-chose. Une branche chrétienne je crois. J’ai trop la flemme d’aller chercher et d’ailleurs, dans ces montagnes, nous sommes quelques jours sans connexion Internet. Le caravansérail est l’un des seuls bâtiments anciens sur les catalogues de l’office du tourisme national. On vient au Kirghizistan pour sa nature, pas pour ses cathédrales. Ça tombe bien, Tash-Rabat est dans un écrin de montagnes sublimes. Un groupe de 18 camping-cars est garé sur le parking du caravansérail. Les immatriculations sont allemandes et suisses. Je croise un couple de Bâle qui m’explique le topo. Une agence propose un trip fabuleux qui démarre dans la Cappadoce turque, traverse l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizistan, la Chine, la Mongolie et à nouveau la Chine jusqu’à Pékin et retour à domicile. Il faut avoir un camping-car et débourser 17.000 € par personne pour ce circuit de 7-8 mois. Être retraité donc. Le doyen du groupe a 78 ans. Pas mal ! J’attends leur départ pour pouvoir faire une photo du caravansérail sans gêne automobile. Ils passent la frontière chinoise demain. Ce sera mieux d’y aller en camping-car que d’arriver à pied par la Chine 😊.

Ce matin, petit déjeuner à 9h, une vraie grasse matinée ! Pourtant j’aurais bien dormi encore dans la yourte. Le campement, tenu par une famille qui gère aussi l’entrée du site, est à 3.000 mètres d’altitude. Dans ce pays on ne dit pas : « Papa, il reste encore combien de kilomètres ? » mais « Kojo, on est à quelle altitude ? ». Nous partons en balade depuis l’arrière du caravansérail, facile mais bon pourcentage de pente. Pour moi, c’est déjà un défi, je manque un peu d’air et m’essouffle vite. C’est la première année que cela me fait cela. A suivre… Excellent point de vue vers 3.600 mètres. Kojo propose à Tom de poursuivre jusqu’en haut des montagnes qu’il estime à 3.800 mètres. Je n’imagine pas un quart de seconde de les suivre.

 

Journaliste : Alors Tom, c’était comment cette balade dans les hauteurs ?

Tom : Super, je suis mort, je ne fais rien cette aprèm.

Kojo et Tom ne se quittent plus, ils partent pêcher dans le petit cours d’eau qui longe le campement. Le dîner de poisson ne sera pas pour ce soir. Il se met à pleuvoir.

 

Aparté : Kojo est très fier des cinq médailles du Kirghizistan aux Jeux de Paris, boxe et lutte. Les pays d’Asie Centrale sont forts dans ces disciplines.

Aparté 2 : A propos des toilettes extérieures qui trônent absolument partout et dont un album photos est en cours ici, je demande à Kojo comment font les gens l'hiver quand il fait -20°C. "Ils courent". Il me confie que dans sa nouvelle maison près de Bichkek, il y a des toilettes normales à l'intérieur, mais que lui, tellement habitué à aller dans les toilettes extérieures, il a fait un grand trou dans son jardin et posé un chiotte dessus. Pour son usage personnel. Sa femme et ses filles utilisent les WC confortables de la maison.

 

Info de dernière minute : le Président de la République est élu pour six ans. Son mandat n’est pas renouvelable. Kojo espère vraiment que le prochain président suivra la ligne de l’actuel.

 

C’est par la piste que nous rejoignons le lac Song-Kul, le deuxième lac en superficie du pays, mais pas le plus profond. A peine 15 mètres à son maxi. Nous arrêtons de compter les marmottes, nous ne savons pas compter si loin, mais c’est rigolo d’alerter les autres en disant « Tiens, il y en a une là, et l’autre, regarde, qui gambade, ou qui fonce dans son trou ». Je n’en avais jamais vu autant, mais en avais-je déjà vu une seule ? Pas sûr du tout. Avais-je vu également autant de chevaux de ma vie ? Et de moutons ? Et de yourtes ?...

Sur le chemin, nous rencontrons des gamins à dos d’âne qui nous font la fête et repartent chacun avec crayons et bonbons. A ce propos, dans les supermarchés, trois produits disposent de linéaires impressionnants : les bonbons et les gâteaux en vrac, qu’on paye au kilo, et la vodka (4 € la bouteille). Nous traversons deux cols, dont celui de MELS (Marx – Engels – Lénine – Staline) qui trône à 3.800 mètres. Je n’arrête pas de faire arrêter Kojo sur la route pour prendre des photos, il s’étonne que je ne le lui demande pas pour prendre le machin moche qui figure le col. Peu après, dans la descente pour nous, nous croisons deux cyclistes belges. Je n’arrive pas à imaginer ce qui peut se passer dans un cerveau humain sans histoire notable pour entreprendre un tel circuit ! L’ascension du Mont Ventoux, et même de l'Alpe d'Huez, sont de la rigolade de petite fille en comparaison à ce qui les attend ! On est loin du plat pays qui est le leur ! Nous leur donnons de l’eau, ils en transpirent tellement ! Plus loin, c’est un homme âgé souriant qui tend la main. Nous lui faisons de la place, Salam alaiqum, et l’habitacle sent bientôt le fromage de chèvre. Il n’arrête pas de jacasser, en mal, sans doute, de sociabilité. L’homme a 76 ans. Il a perdu sa femme il y a quatre ans et s’est retrouvé tout seul à garder ses moutons et dormir dans sa yourte au milieu de nulle part. Il a tenté de retrouver une autre femme mais a fait chou-blanc. Les femmes d’aujourd’hui désirent confort et sécurité, dixit lui. Les paysages d’aujourd’hui sont encore plus magnifiques que ceux d’hier. La Nature s’impose. Les montagnes explosent leur présence.

Plusieurs fois durant ce voyage, nous constatons la faible longueur de certains glaciers, bien gris aussi. Le réchauffement climatique n’est pas que chez nous. Dans dix ans, ceux-ci auront certainement disparu totalement. Le Kirghizistan (et le Tadjikistan), pays essentiellement montagneux, sont les réservoirs d’eau de la région. L’Ouzbékistan, par exemple, est très dépendant du Kirghizistan. Certains pays, comme la Chine (toujours elle), s’en foutent éperdument des accords internationaux sur la répartition de l’eau. En construisant plusieurs barrages sur le Mékong dans ses terres, elle change profondément les équilibres en aval, Laos, Cambodge et Vietnam en font les frais… La situation est tendue entre l’Ouzbékistan et le Kirghizistan à ce sujet, d’autant que l’eau se raréfie et les prévisions sont alarmistes puisqu’il y a moins de fonte des neiges et que les glaciers ont une tendance certaine à se raréfier. L’exemple le plus connu est la Mer d’Aral totalement asséchée depuis pas mal d’années maintenant.

Nous arrivons enfin au lac Son-Kul que nous contournons pour nous installer en son nord dans un autre campement de yourtes. Plusieurs campements de yourtes et des dizaines de chevaux et de vaches. 70 français sont déjà installés dans les parages et font du bruit. Au moins autant de chevaux donc. Ils sont venus pour ça, pour monter. D’après quelques discussions que j’entends, ils sont ravis des chevaux qui sont très bien dressés. Pour les passionnés de cheval et d’équitation, le Kirghizistan est une destination certaine. A l’entrée du campement, un gros container bleu délavé trône et fait tache dans le paysage. Il sert à entreposer les selles et accessoires d’équitation et, en hiver, à stocker les yourtes démontées. Un gros « China Shipping » est écrit sur chaque face. Je comprends l’utilité, mais peut-être pourraient-ils faire des efforts pour le repeindre dans des coloris plus cohérents avec l’endroit. Dans notre campement, nous discutons avec Charlotte et Louise, deux parisiennes dans la vingtaine. Elles ont programmé un voyage d’un mois qu'elles partagent entre le Kirghizistan et l’Ouzbékistan. Elles voyagent seules avec les transports publics et en faisant du stop. Cela semble bien marcher. Elles ont dealé pour 200 €, un trip à cheval de quatre jours dans les abords du lac. Elles nous apprennent à jouer au Deuch (cartes). Le campement est un peu bruyant cette nuit. Les accompagnateurs kirghizes du groupe des français, viennent s’installer dans la yourte voisine de la nôtre. Nous dormons tant bien que mal. A 4h10, le voisin entame sa prière du matin d’une voix lugubre et sonore : « Allah Akbar and so on ». Outre qu’il me réveille bien que ça ne dure pas plus d’une minute, il se râcle ensuite la gorge, tousse et crache sans discrétion. La cause des conséquences ou l’inverse ? Personne ne semble avoir bien dormi, y compris Kojo.

Au programme du jour : balade à cheval (5 € pour une heure environ) le long du lac. Nos chevaux, des apaloosas (ceux des indiens d’Amérique du nord), fins et pas trop grands, sont effectivement bien dociles pour nous qui n’avons pas des milliers d’heures sur selle à notre actif. Pour faire avancer le cheval, on dit « Tchou-tchou ». Pour qu’il s’arrête, c’est « Tak-tak ». Très chouette. Il y a beaucoup de poulains dans les parages. Ils sont parfois entravés afin que les juments ne s’éloignent pas. Parfois ce sont les étalons qui sont entravés. Je comprends mais je n’aime pas trop ça. Ici, on ne monte que les étalons, nécessaires à la reproduction et à l’équitation, sinon direction viande, origine Kirghizstan. Les juments produisent du lait. Nous avons testé le lait de jument fermenté. C’est abominable. Extrême acidité en entrée de bouche et retour saveur vieux fromage. C’est une expérience. Les touristes n’aiment pas en général et en parlent comme d’une aventure de l’extrême, mais les locaux boivent ça… comme du petit lait. C’est plein d’anticorps paraît-il.

Nous rencontrons la femme de Talent qui accompagne des françaises en rando cheval. Elle est plus subtile, lucide et rebelle que Kojo. Notamment sur la question de dépendance de son pays vis-à-vis de la Russie et de la Chine simultanément. Autour de la table du dîner sous la yourte, c’est complet. Mes voisins parlent vite en anglais de leur trajet actuel. Je comprends qu’ils viennent d’Afghanistan (!?!), ont traversé le Tadjikistan, se retrouvent au Kirghizistan et ont pour objectif le Ladakh au nord-ouest de l’Inde. Ces gens aiment les montagnes... et l'aventure ! Je ne sais si leur projet est professionnel ou autre. Par timidité, je n’entre pas dans la conversation. Je suis le vieux de la tablée et n’ose pas. Pourtant, les voyageurs des rencontres éphémères sont en général ouverts à tous. Mais bon… Tom remarque bien que tous ces gens de la table, comme les autres qu’on rencontre un peu partout, sont de sacrés voyageurs.

 

Journaliste : Qu’en pensez-vous Tom ?

Tom : Oui, chaud, et… à propos de mon père, je vous ai déjà dit… ?

Journaliste : Merci Tom

Dernière nuit en yourte. Il me vient à l’esprit que les draps ne sont pas lavés. On n’en voit jamais qui sèchent, alors qu’il y a un turn-over important de clients. Ils n’ont de toute façon pas les moyens de faire des lessives systématiques. Kojo ne me contredit pas. On fait avec.

 

Journée sans punch, l’effet altitude peut-être. Un peu de balades, pas mal de piste en voiture, arrêt en « plaine » dans une yourte pour déjeuner. Ici, on s’arrête aux yourtes comme au restaurant. Il y a toujours de la place pour tous les copains qui passent, hou hou hou… « Nous sommes trois, on peut déjeuner, combien, 800 soms par personne, gratuit pour le guide, dans trente minutes ? OK »  On ne choisit pas son menu. Aujourd’hui soupe comme toujours, un bouillon dans lequel nagent des petits raviolis à la viande et un plat de riz légumes. Le pain est (très) rarement frais. Le thé est versé à profusion. Sieste de rigueur et trajet pour Kyzart, petit village sans intérêt (comme la plupart) où nous dormons à l’écart « chez l’habitant ». Grande chambre à plusieurs lits très sobrement équipée, salle de bains commune et la cabane au fond du jardin (j’y vais quand j’ai des besoins 😊) Un jeune couple de parisiens au dîner. Ils viennent d’arriver de Bichkek et ferons leur circuit de 20 jours en toute indépendance (bus, cheval, stop). Ils sont déjà très documentés et Kojo les conforte sur leurs options.

Les journées filent et se ressemblent, les paysages magnifiques succèdent aux paysages somptueux. On s’arrête dans une micro-boutique pour le pique-nique de ce midi. La vieille dame qui tient le business me parle en français, avec vocabulaire et grammaire et tout et tout. Ancienne professeure de français, elle trouve que l’anglais a supplanté les rapports. Elle s’est retrouvée dans ce bled car elle s’est mariée à un homme qui venait de là. Mais elle venait d’un autre bled ! Direction Kyzyl-Oi en empruntant la bonne route le long de la rivière Kokemeren sur laquelle des agences proposent du rafting. Elle coule vite et est d’un joli vert jade. Ces derniers jours, nous admirons plus que nous nous activons. Quelques courtes balades. Ça nous va très bien. Tom réalise qu’il vit ses derniers jours de vacances. Kyzyl-Oi est un village rural bien perdu, qui donne l'impression d'une oasis entouré de ces magnifiques montagnesrès minérales. J’y pars faire un rapide tour, accompagné par Marcel.

Tom et moi espérons vous avoir bien transportés


Tom : Euh... et pour mon père qui est... ?

Journaliste : Merci Tom, nous devons passer l'antenne, mais c'était très gentil d'intervenir :)