Je vous écris de Bichkek.


Hors contexte : dans le livre que je suis en train de lire (« les passeurs de livres de Daraya » - Delphine Minoui), il y a cette phrase que j’aime bien : « Les livres sont des armes d’instruction massive contre l’ignorance ». On pourrait remplacer l’ignorance par la bêtise, l’emprisonnement, etc.

Nous quittons, Kyzyl-Oi par une jolie gorge où s’engouffre la rivière Kokemeren, bien tumultueuse où je vois bien une sortie en kayak (difficile) ou en rafting. Kojo aimerait bien essayer. Nous débouchons ensuite sur un vaste plateau agricole et attrapons l’autoroute qui va de Bichkek à Osh. L’autoroute est en fait une 2x1 voie saupoudrée de nids de poule. Nous nous posons bientôt pour une pause-café et « essuyons un bon grain » (que cette expression est bizarre, ça mouille et on essuie !). Arrivent alors de grands et verts pâturages. Si nous n’avions pas vu autant de moutons et chevaux de toute notre vie depuis que nous sommes ici, il est probable qu’aujourd’hui nous n’avons pas vu autant de ces animaux de tout notre séjour ! Sur les côtés, des yourtes nombreuses font office de restos, vente de miel et hébergements pour Bichkekiens en mal de campagne… au bord de la route ! Les anciens wagons remplacent les containers vus partout ailleurs. C’est mieux mais étonnant aussi. Arrivée à Toktogul, grande ville située en retrait d’un lac artificiel (retenue d’eau après la construction d’un barrage dans les années 70). Le village originel a été noyé par la montée des eaux consécutive au barrage. Balade en ville sans intérêt. Nous nous rabattons sur une bière dans un bon resto des environs. La ville est à 1.000 mètres d’altitude. Nous ne sommes pas tombés aussi bas depuis Bichkek (800 m.).

A la guesthouse d’Ilatbu, ancienne prof de français, qui a reçu les palmes académiques de la France pour services rendus à la culture française, il y a deux garçons étonnants. D’abord son petit fils, Samaran, dont je m’étonne qu’il parle si bien français. Son père est kirghize et sa mère est française. Ils se sont séparés quand il avait un an et il a donc passé son enfance en France. Son père a monté une agence de tourisme à Toktogul et est guide, comme Kojo, comme Talent, comme la femme de Talent. En fait, ils sont de nombreux guides. Avant de pouvoir voyager seul, depuis qu’il a 15 ans, le garçon était confié aux groupes qui venaient faire un circuit. Nous le ramenons à Bichkek où il va accueillir un groupe pour le compte de son père et les accompagner jusqu'à la frontière chinoise.

Le deuxième garçon est totalement français. Il étudie aux Arts et Métiers (je place mon père et mon grand-père dans la conversation, ben nan je n’ai pas suivi la filière) et après la première ou deuxième année, il doit faire une mission à l’étranger. Il est là depuis le mois de juin et repart en août. Je ne sais trop à quoi il s’occupe, mais il sillonne le pays par ses propres moyens, taxis collectifs entre autres.

Les kirghizes sont avant tout un peuple de nomades. Ils ne sont pas des bâtisseurs. Quand les russes sont arrivés au 18ème siècle, ils ont construit pour eux, mais assez peu, en bois. Ça n’a pas vraiment tenu. La révolution soviétique et l’affiliation du Kirghizistan au système, peu encline à laisser trop de libertés aux gens a modifié le paysage. Regroupements dans des villes, larges avenues pour contrôler la population, constructions de barres d’immeubles « à la soviétique » pour la parquer. C’est ce qui reste dans les grandes villes. C’est moche. Dans les petites et moyennes villes, il n’y a pas de plan, en général une large avenue qui traverse la localité avec des bâtiments de part et d’autre, commerciaux ou d’habitation, en dépit du bon sens. Moche aussi. Les villages suivent l’exemple. Les habitations sont entourées de grands murs disparates. Aucune homogénéité. C’est vilain, souvent défoncé, et déroutant pour nous.

Autres souvenirs de l’ère soviétique : les petites voitures Lada qui sillonnent encore les routes.

Au marché de Toktogul, en certains endroits, des containers sont placés en enfilade, chacun ouvrant sur une boutique étroite mais profonde. Et dans le lac, on se baigne et l’eau est excellente.

Retour en arrière

Je me souviens, au lac Song-Kul, de ce mouton malmené et traîné contre son gré à l’arrière des yourtes par un groupe d’hommes hilares dont l’un tenait un couteau. Il se débattait, conscient et pessimiste quant à son avenir proche. De fait, cinq minutes après la scène, il gisait inerte, prêt à être dépecé et taillé en côtelettes et brochettes pour le dîner du soir.

Plus loin, une vache se fait dépecer sous le regard absent de ses congénères qui ne pensent qu’à bouffer.

 

Je n’ai pas aimé le papier toilette dans ce pays. Il a la consistance et l’aspect du papier crépon en plus léger et n’a pas de prédécoupage. Ah mais !

Le Kirghizistan est un pays qui attire de plus en plus de touristes occidentaux. Il est idéal pour les randonnées à pied, à cheval, à vélo (euh…), pour le ski l’hiver, pour la beauté et la diversité de sa nature. Les gens sont vraiment accueillant. Le fait d’avoir été guidé de bout en bout quasiment nous a évité les tracas mais certainement aussi de comprendre au plus profond les choses, d’appréhender la valeur des choses… Mais je ne le regrette absolument pas. Le voyage est trop court pour prendre du temps à en perdre en recherches de transports, d’hébergements, de trajets, etc. Ceci dit, Kojo a répondu à toutes nos attentes, a géré comme un chef, a été une mine d’informations. Nous avons apprécié sa présence discrète, son humour, sa serviabilité. Si le tourisme prend de l’ampleur, il reste « vert », en accord avec la nature. Nous avons apprécié la diversité des hébergements, guesthouses, campements de yourtes et « chez l’habitant » (peu différent des guesthouses). Les jeunes ne semblent vouloir perpétuer la vie semi-nomade de leurs parents (pâturage l’été et retour au village l’hiver). Le semi-nomadisme va très certainement perdre de l’ampleur. Les camps de yourtes demeureront sans doute, mais ne seront plus que dévolus à l’hébergement des touristes de passage.

Le Kirghizistan est coincé entre la Russie et la Chine, géographiquement et économiquement. La Russie vend son gaz et son pétrole et la Chine fournit 70% de ses approvisionnements. Cette dernière s’implique de plus en plus dans les infrastructures, routes et chemins de fer, et certaines industries. Pour l’instant l’argent coule. Mais au moment où il faudra régler la note, le gentil donateur sera moins tendre, comme ailleurs. Il faudra céder du terrain, donner des mines, accentuer les approvisionnements chinois. La Russie n’y pourra rien. L’Europe, la bonne blague, ne sait pas où se trouve ce pays au nom imprononçable. Les Etats-Unis… Dans un monde qui change, où les équilibres évoluent, que vont peser les petits pays comme le Kirghizistan coincés par des accords signés par des gens qui savent d’emblée que la patate chaude sera à leurs successeurs. Le pays s’est dégagé de l’emprise soviétique il y a plus de trente ans, mais il en conserve les empreintes (bâtiments, immeubles) dans les villes qui, de ce fait sont des repoussoirs pour l’occidental qui n’est pas dans la survie. L’occident dominateur de l’époque a naïvement cru que ces pays plongeraient avec enthousiasme dans l’économie de marché, sans (vouloir) réaliser qu’ils n’en avaient pas les moyens (qu’ils n’ont peut-être toujours pas). D’où l’émergence d’oligarques dont le souci social est à démontrer et de dictateurs d’un autre genre, d’autres tendances. Une dictature reste une dictature.

Le Kirghizistan de 2025 paraît s’en sortir. C’est sans doute fictif puisque tellement dépendant économiquement de qui on sait. Il a en tout cas résisté aux sirènes religieuses (Islam). L’abstinence contrainte par les soviétiques pendant 70 ans n’a pas réveillé ici de grands démons. Comme dit Kojo, « si le pays est à la majorité de sa population musulman, l’Islam est light au Kirghizistan ». Et, avec le tourisme, le pays s’ouvre au monde. Il étonne. Mais n’est-il pas révélateur, justement, de ce qui attend le Monde et les nouvelles répartitions du pouvoir mondial ? Le pays s’installe en dépendance pour s’en sortir, et pour sortir de la dépendance, comment fera-t-il ?

Il reste de ce pays des paysages à couper le souffle. Magnifiques. Inoubliables. Et des traditions semi-nomades toujours en cours…

J’aurais bien aimé aller à Osh (qui n’est pas dans le Gers), plus au sud, à la frontière de l’Ouzbékistan. Il nous aurait fallu quelques jours de plus. Il y a, paraît-il, le plus gros marché d’Asie centrale. C’est Staline qui a tracé les frontières des territoires devenues républiques affiliées. Osh et sa région est peuplée d’Ouzbèques en grande majorité et il eut été logique de basculer cette région dans l’Ouzbékistan. Kojo nous dit que les Kirghizes quittent le coin du fait de leur minorité. Des embrouilles de territoire en prévision ?

Les jeunes Kirghizes, plutôt que de vivre en semi-nomadité et garder les troupeaux de leurs parents, affluent à Bichkek pour trouver du travail. Cela crée un enjeu compliqué pour la ville qui grossit et ne peut pas capter cet afflux dans sa totalité. Ainsi, un grand nombre de Kirghizes vont travailler en Russie où les salaires sont plus élevés (cinq fois plus dit-on). Comme ils sont typés (yeux bridés) dans la Russie blanche, ils sont plus contrôlés. On peut faire un parallèle avec « nos » maghrébins et africains. Emigration illégale existe aussi. Ils ont alors parfois le choix de juteux contrats financiers pour aller se faire tuer en Ukraine ! Les Kirghizes qui s’exportent vont évidemment effectuer le travail que ne veulent pas faire les Russes (chauffeurs routiers, bâtiment…). Ironie de l’histoire, les Ouzbèques viennent travailler au Kirghizistan…

Reste que je serais bien allé à Osh. Ce sera peut-être à l’occasion d'un voyage en Ouzbékistan, chose qui commence à bien prendre de la place dans mon cerveau. Autant dire que ça se fera ! Quelqu’un veut m’accompagner ? Meilleure saison, printemps ou automne.

Nous repartons demain à l’aube, un voyage total (escale à Istanbul) d’une douzaine d’heures.

Je dis à Kojo que je reviendrai quand les routes auront été refaites et rénovées. Il me répond que ce ne sera pas avant dix ans donc... Adieu Kojo.

Tom va filer directement en Bretagne où il va travailler tout le mois d’août dans un restaurant. Et dès le 1er septembre, il sera à Lille pour entamer la deuxième année de son école de commerce. Un vrai globe-trotter ce Tom 😊 Bon anniversaire Tom.

Tom et moi espérons vous avoir bien transportés