MARMARA
MARMARA
Mon très cher Paul,
Me voici à nouveau sur tes traces. Bien que tu m’obsèdes depuis deux ou trois ans, et j’espère bien que ce voyage clôturera l’affaire, que je pourrai peut-être penser à mon autre grand-père (je ne vois pas encore comment !), je viens te perturber à nouveau. C’est un prétexte bien sûr, comme le sont les voyages culturels, historiques, romantiques, etc. C’est juste pour fuir 😊 J’atterris à Istanbul, tu sais Paul, cette Constantinople que les hiérarchies militaires et politiques de ton bord voulaient vous faire prendre pour mettre au pas l’empire ottoman et le dissocier des états centraux (Allemagne, Autriche-Hongrie), les affaiblir et remporter fastoche la guerre de 14. On ne le sait pas beaucoup, mais Churchill lui-même, plus tard tellement encensé, avait mis son poids (déjà conséquent) dans la balance de cette expédition mal ficelée, à tout prix. A tout prix, parlons-en, il fallait faire plus de 300 kms par la mer (de Marmara) pour atteindre Constantinople. Combien en avez-vous parcourus ? 10 ? 15 ? Par la terre guère mieux, trop escarpé, trop montagneux, trop de moustiques. Pour comprendre mieux, je réserve un petit cours de géographie à mes lecteurs. C’est en tout cas sur ce bout de terre loin de tout (à l’époque) que tu avais fêté tes 20 ans, petit soldat du génie, et avais aussi choppé le palu (séquelles toute ta vie). Alors me voici à l‘aéroport d’Istanbul. A l’occasion des 50 ans de l’expédition des Dardanelles, dans les années soixante, les Amis des Dardanelles avaient organisé un voyage à Istanbul pour les survivants. Tu en as fait partie. Pourquoi vous ont-ils trimballé à Istanbul où vous n’aviez jamais été, et non sur les terres de combats ? Mystère et boule de gomme. Car vous en avez laissé des dizaines de milliers de morts, les britanniques, leurs satellites (Australie, Canada, Nouvelle Zélande, Inde) et vous les français. Je vais aller voir si les cimetières sont toujours entretenus, ça fait partie du programme.

La dernière fois que je t’ai écrit, je devais être encore tout petit, et toi déjà vieux. Sur carte postale sans doute. Quelque chose du genre :
« Cher Bompé,
J’espère que tu va bien
Je passe des bones vacance à la mer. Hier oin est aller ce baigné. On a vu quelqu’un ce noyé.
Laurence arrete pas de membété. Je voudrai quelle soi morte.
Je tembrace »
La censure parentale avait dû raturer dans mon dos quelques passages.
Laisse-moi aujourd’hui mettre en copie ce courrier à mes amis lecteurs, qui me suivent depuis des années, parfois des décennies. Qui m’adorent et trouvent que j’écris très bien. Pas forcément prêt pour le Nobel, mais pour le Goncourt assurément. Peut-être même pour le prix des Etonnants Voyageurs. Si si, ils le disent, tu peux être fier de ta descendance.
Alors je pensais en avoir fini avec toi. J’avais apposé le mot FIN à mon manuscrit qui retraçait ta guerre. Ça s’appelle « Paul s’en va-t’en guerre ». Je te l’apprends ? Mon œil ! Certains de mes lecteurs l’ont lu, disent avoir appris des choses et trouvé que c’était super bien écrit 😊 😉 😉. Sérieusement, je crois qu’ils ont bien aimé dans l’ensemble. Tu es devenu une vedette. Pour les autres, qui désireraient le lire, il suffit de m’adresser 1.000 € pour les frais d’expédition. Je blague. Je me ferai un plaisir d’appuyer sur le bouton « SEND » et zou, transfert de boîte à boîte. Et puis c’est la rentrée littéraire. Mais attention, ne pas me demander pour me faire plaisir. C’est de la vraie lecture, moins fastidieux que la recherche du temps perdu, aussi moins ludique que Picsou Magazine. Et je suis assez chatouilleux là-dessus. J’ai perdu quelques amis à croire qu’ils aimeraient me lire et constater qu’ils n’en étaient qu’à la lettre D de l’alphabet dans leur apprentissage… Donc voilà, je commencerai par la côte Nord (la Thrace orientale turque), celle que tu appelais la Côte d’Europe, cette minime partie de la Turquie (3% du territoire) qui fait officieusement partie du continent européen. Je terminerai par la partie sud, la côte d’Asie, d’où vous canardaient les Turcs d’obus et de schrapnells. Et pour situer, la mer de Marmara est coincée par la mer Egée (Grèce) et la mer Noire qu’elle rejoint par deux étroits détroits : le détroit des Dardanelles à l’ouest et le très étroit détroit du Bosphore (où se trouve Istanbul) à l’est. C’est là que s’évase la mer Noire, bien fermée donc, avec comme voisins de palier la Bulgarie, la Roumanie, l’Ukraine (et la Crimée), la Russie et la Géorgie. Ça donne envie d’organiser une fête des voisins non ? La Turquie a ses rives sur tout le sud. Pour la mer de Marmara, c’est plus simple, elle est intégrée intégralement (pléonasme) à la Turquie. Pour information des lecteurs, la quatrième mer de Turquie est tout simplement la Mer Méditerranée au sud.

Me voilà donc à l’aéroport d’Istanbul que je vais snober durant ce voyage. Pas le temps. Pas l’objet. Je vole sur Transavia, compagnie que j’aime bien. Facile. Terminal 3 à Orly. J’y vais les yeux fermés. Je l’aime un peu moins depuis qu’elle a décidé cette année de facturer les bagages cabine pour faire comme les autres et se faire plus de pognon. Grand bémol aussi pour les sandwichs à bord qu’ils appellent « baguette jambon emmenthal ». Moi, quand je pense baguette, c’est doré, ça croustille, parfois c’est chaud et ça a bon goût. Oubliez ça chez Transavia, la mie et la croûte sont tout blancs, pas cuits, pâteux, ça colle aux dents. Ils ont le culot de marquer « baguette à la française » sur le plastique ! Je sais que ça sera mauvais, mais c’est l’heure et j’ai faim.
Etonnante arrivée sous la pluie. C’était prévu ça ? Pour ne pas alourdir mon paquetage, je n’ai pas apporté de pantalon ni de pull ni de kway. Ce trop-plein d’audace risque de me nuire. J’ai des tennis de toile et des tongs, au choix. Il fait 28°, c’est plutôt agréable, et ça ne va pas durer cette pluie. D’ailleurs, vue d’avion, la terre n’est qu’une étendue marron. Les récoltes ont été moissonnées depuis belle lurette et la terre a été retournée. Pas beaucoup de couleurs donc. Ce n’est qu’à la fin du trajet que je vois la mer. Ça me manquait. J’adore traverser (et voir) la mer en avion, longer les côtes, apercevoir des baigneurs parfois, ou de longues plages inaccessibles, mal distinguer ces points illuminés par le soleil, voiles, rochers ou bouées. Et ces trainées blanches et figées des bateaux minuscules dans l’immensité de la mer. J’ai des petites joies simples. Arrivent aussi les mosquées, de plus en plus nombreuses, avec leurs minarets, tout de virilité fluette. Je crois qu’en Turquie le muezzin ne s’égosille pas à 5 heures du matin. A vérifier. Inch Allah ! A à ton époque, Paul, c’était comment les mosquées ? Lever avant le coq ? Tu n’en parles pas dans ton carnet. Les amplificateurs sonores n’étaient pas autant élaborés sûrement.

A l’aéroport, je me fais arnaquer en toute conscience au bureau de change, mais au moins ça, c’est fait, j’ai du liquide pour voir venir, et j’achète une carte sim qui me paraît bien chère (38€), mais j’en ai besoin. Une navette vient me chercher pour aller prendre ma voiture de location. Je te crois bien mon Paul quand, il y a plus de 100 ans, tu te traînais avec tes godillots. Les avions balbutiants mettaient plus de temps, c’est sûr. Et tu vas rire, exigeant que je suis, je trouve la voiture trop grande. Non que j’aie un complexe d’infériorité, mais j’imagine l’aspect ardu du parking. D’autant que je les vois à noter la moindre égratignure. Forcément ils en oublient. J’espère que ce ne sera pas pour ma pomme (et ma caution) à mon retour… On roule à 140 kms/heure sur l’autoroute. Au péage la barrière s’ouvre sans que j’aie eu le temps de faire quoi que ce soit, à la sortie c’est pareil. Ça doit être « journée portes ouvertes » ! Je vais me baser à Silivri pour cette nuit, à peine une heure de route à toute berzingue. Petite ville (100.000 habitants tout de même) établie en bord de mer. Un peu pêche, un peu balnéaire. Les Stanbouliotes (habitants d’Istanbul, pourquoi pas tout simplement Istanbuliens ou Istanboulois ?) viennent s’y échapper de leur enfer. Moi j’aime bien cette approche, pour prendre mes marques, pas de site touristique autre qu’une mosquée ancienne, la vie d’une petite ville animée par ses commerces et sa promenade des anglais à la turque. Restaurants et cafés au bord de l’eau. Je m’installe pour deux brochettes de sardines bien moelleuses avec leurs frites. Je ne vois pas de bière sur les tables, mais le patron me dit que si, il peut m’apporter une bière. Dans un grand gobelet bien opaque. Je constate, je ne dis pas que c’est intentionnel pour cacher le péché d’alcool comme c’est le cas parfois. Je constaterai plus tard qu’on en trouve partout de la bière. Pas de lézard. Des petites filles vendent des mouchoirs en papier. Le personnel des restaurants ne raccole pas trop, il n’y a pas de touriste à baiser ici.

Je vois déjà qu’Atatürk est toujours omniprésent sur les grands affichages. Il est déjà sur tous les billets et les pièces de monnaie. Oui, tu sais, cet Atatürk dont tu parlais, Paul, Mustafa Kemal de naissance. Celui qui, simple commandant, avait fait en sorte de résister à vos tentatives d’abordage et qui avait été désigné comme le vainqueur turc. C’est du moins la légende, mais elle est tenace. Tu l’admirais cet Atatürk, comme tu vénérais les grands hommes qui changent l’Histoire, comme De Gaulle… Même si la Turquie, alliée du mauvais côté, s’est trouvée sur celui des perdants, Atatürk en est sorti victorieux. Il est le fondateur de la Turquie moderne (jusqu’à la seconde guerre mondiale qu’il n’a vu que depuis six pieds sous terre). Mort d’une cirrhose… Un vrai picolo donc. On ne le dit pas trop. Et puis aujourd’hui c’est 30 août, le jour de la victoire en Turquie. Encore Atatürk aux commandes de l’ultime bataille gagnée en 1922. Contre les grecs. J’ignorais ce prolongement du conflit. Je tombe sur une parade avec militaires, danses locales, tambours et trompettes pour l’occasion. C’est à Silivri que la mer de Marmara est la plus large. A vue de nez, je dirais 200 kms. Un petit marché qui sent bon l’olive et les épices. A propos d’odeurs, celle de friture est récurrente et embaume tout un secteur. On se croirait près d’une friterie dans le nord de la France. Personnellement je n’aime pas trop, trop peur d’être embaumé.

Je regarde comment on dit Bonjour. C’est Günaydin. Ou Merhaba, plus simple. Mais j’entends des Salam Alaikum aussi. Au revoir c’est Güle güle. Je lis que c’est celui qui reste qui le dit. Pour celui qui part, c’est plus compliqué. A moins de devenir réceptionniste d’hôtel ou serveur de restaurant, il me sera plus fréquent de quitter que de rester ! Merci c’est Tesekürler (prononcer Tèchèkeurlasch. Oups, je vais en rester à l’anglais moi. Ce qu’on voit partout c’est Balik. Le poisson. Ça je vais retenir. Comment dit-on le poisson-couille ? Je te laisse deviner. C’est juste pour détendre ton atmosphère enfermée. Qu’avais-tu appris comme mots turcs mon Paul ? Je crois bien que je t’ai déjà dépassé. Il paraît que plein de mots turcs viennent du français. A première vue, ce n’est pas flagrant. Mais je lis Pansiyon, Porsiyon, Rehabilitasiyon, Fellasiyon… Attention, il y a un intrus, sauras-tu le trouver ?. Je vais m’amuser, dans mon voyage, à détecter ces mots d’origine française et je te tiens au courant. D’ac ? Tiens, en voici un glané à la devanture d’un marchand de téléphones : Aksesuar. Véridique. Là encore, c’est Atatürk qui a modernisé la langue. Il a interdit l’alphabet arabe, rien que ça, et obligé l’alphabet latin. Cet Erdogan qui, l’air de rien, aimerait revenir en arrière et supplanter Atatürk dans l’histoire, a du boulot ! Il essaye, il intrigue, il censure, il emprisonne, il élimine, il se fait élire systématiquement à 51% pour pas que ça se voit trop… mais c’est toujours Atatürk sur les billets.
A Silivri, grande chambre confort au Safir Hotel, pratique en bordure de la ville et de la mer à pied de distance. Parking top. 38€ la nuit avec petit déj pas mal. Via Booking.

Je veux danser la polka, cette chanson de Luce me trotte sans arrêt dans la tête, une chanson que personne connaît, toute comme cette Luce. Merci Deezer pour la découverte. Et aussi la maison près de la fontaine du grand Nino (qui ne s’appelait pas Bernard hein !). Et puisque nous en sommes aux affaires culturelles, j’ai noté dans l’avion un passage du livre que je lis : « les parents se fichent de tout, à part de leurs enfants. Ceux-ci sont pour eux le centre du monde, la seule chose qui compte vraiment. Plus personne d’autre n’a d’importance, ni la souffrance, ni le bonheur des autres, plus rien n’est réel ». Bon voilà, c’est tout simple mais c’est dit.

J’ai oublié mon lecteur de carte photos de mon reflex. Il faudra se contenter ici des photosphone. Ça te fait une belle jambe mon Paul, mais les autres lecteurs, ils disent que je fais de belles photos et j’ai la prétention de les croire. Avant de venir te trouver aux Dardas, je bifurque vers la mer noire, histoire de dire que j’y suis allé. Je n’en attends rien et je n’y trouve pas grand-chose. La côte n’est pas très développée, à cause du relief sans doute. Pas de route côtière. On accède à quelques petites villes par la terre. Et on en repart par la même route. Je voulais aller jusqu’à Kiyikoy à une trentaine de kilomètres en amont de la Bulgarie, mais je n’ai pas trouvé d’hébergement raisonnable. Je me rabats sur Yalikoy, petite station balnéaire tranquille, si ce n’est les vagues trop fortes et un vent permanent. Cela semble être fréquent. Aussi, ça la préserve du tourisme de masse. Dommage quand même car la plage est belle et la mer est bonne. Si la mer n’est pas baignable, c’est quand même beau. Un peu comme moi qui ne suis peut-être pas (plus) bai(gn)able mais qu’est-ce que je suis beau. Bon ok. Après-midi plage comme quelques locaux. Je lis l’histoire mouvementée de la Turquie.

Evénement du jour : A quelques mètres de moi, un gros rondin se fait balloter sans ménagement par les grosses vagues, se faire avaler plusieurs fois, resurgit et finalement s’échoue. Le rondin est un dauphin. Il est mort. Un gros trou dans son ventre et les intestins à l’air. Il a dû bien souffrir. Les photographes s’activent et les enfants sont préservés du spectacle. Quelques vaches regardent la scène sans émotion. Et je pense à Jacques Dutronc, tu sais, celui qui chantait qu’il aimait les filles. Bien sûr tu n’écoutais pas ça toi. Trop rigide. Tu n’as jamais aimé que ta femme évidemment. Ça ne se voyait pas trop non plus… Oui Jacques Dutronc, je suis le dauphin de la place Dauphine et la place Blanche a mauvaise mine… Sur cette plage turque presque déserte, c’est le dauphin qui a tourné de l’œil et cassé sa pipe. Le lendemain, lors de mon footing statique matinal, je constate que la mer ne l’a pas repris et que les hommes ne l’ont pas emporté. Quelques corbeaux tournent autour.
A Yalikoy, grande chambre vue sur mer avec terrasse au Yalikoy Deniz Otel. 47€ la nuit avec petit dej copieux. J’ai droit à un surclassement via Booking. Je retrouve les gens de la plage au dîner à l’hôtel. La carte qu’on me tend m’est incompréhensible, à part burger et kebap. Le traducteur numérique chauffe. Je tape « Makarnakal » et on me traduit « Maman » ! Je ne veux pas manger de maman, si tendre soit-elle ! Sous la rubrique, je lis carbonara, j’en déduis qu’il s’agit de pâtes. Donc par syllogisme, les mamans turques seraient des nouilles ! Je te laisse à cette interprétation mon Paul. J’ai mal dû taper le mot, c’est plus certain. Ça me permet de te parler de la condition des femmes en Turquie, vite fait, promis, c’est pas trop ton truc les femmes. Il me semble que les comportements sont assez diversifiés. Modernisme, tradition, ultra-tradition… la Turquie a du mal à se mettre en place. Sur la plage, des femmes montrent leurs fesses comme chez nous, les couples s’embrassent. Dans le village en retrait, il n’y a que des hommes en terrasse. A Silivri, je n’ai pas vu trop de voiles. Reste que ça semble se raidir. Erdogan, toujours lui, en mal d’alliés, s’est rapproché des traditionalistes, donc islamistes, et leur doit quelques concessions. Dans un discours, il a clairement déclaré que les femmes n’étaient pas les égales des hommes ! Qu’en pensent les afghanes, les iraniennes, les syriennes, les saoudiennes, les indiennes… ? Les turques plus concernées ? Il s’est aussi retiré de l’accord d’Istanbul (oui oui) relatif à la protection des droits des femmes ! On ne fait pas mieux pour ouvrir grand la porte au retour du paternalisme, du machisme, à l’éloignement des femmes dans l’éducation, aux mariages arrangés, aux violences faites aux femmes. Bref…

Petit déjeuner très copieux à l’hôtel. J’en profite, c’est compris dans le prix de la chambre 😊. J’ai bien aimé venir à Yakikoy. Parfait pour le calme, le bon air et le télétravail. Je retiens le calme et le bon air maritime. Et je trace la route vers l’ouest. Point final Edirne. Après un passage par la forêt sur une route non bitumée qui passe au pied des nombreuses éoliennes, je retrouve l’asphalte dans un paysage moyen. Comme partout, ça doit être mieux au printemps. Ici ce sont des petits champs désordonnés. Les fleurs des tournesols sont déjà brûlées et orientées vers le sol comme emplies de honte à de ne pas avoir résisté au soleil si désiré. J’y vois la métaphore des masses humaines manipulées, que l’on fait espérer, finalement soumises et marchant d’un même pas triste et résigné. Il faut croire que je n’ai rien d’autre à penser en voiture. Plus à l’ouest, la campagne est plus vaste, les champs plus grands et rectilignes. Arrêt à Kirklakeri, grande ville de près de 400.000 habitants. Je tombe par hasard dans une petite rue un peu branchée. Ice latte. Puis déjeuner léger d’un yogurtlu kizartma, quelques légumes frits, essentiellement des poivrons, noyés dans un yaourt assez liquide. C’est ce qu’il me fallait. En Turquie, le pain est offert à table comme en France et plusieurs fois on m’a apporté, en guise de bienvenue, une poivronnade à tartiner. Super bon.
Evénement du jour : Au moment de reprendre ma voiture, la rue est bloquée par les voitures blanches d’un mariage à la queue leu leu. Et à la raie (hihi). On attend la mariée. Et la mariée se fait attendre. Peut-être regrette-t-elle son choix et tergiverse ? « j’y vais, j’y vais pas ? » L’a-t-eslle fait d’ailleurs ce choix ? Une diarrhée provoquée par le stress peut-être l’empêche de tenir propre plus de cinq minutes ? Le mari s’impatiente en bas. Voici la troisième fois que quelqu’un époussette ses épaules. Peut-être que la mariée n’aime pas les pellicules de son promis ! Et les badauds (dont je suis) s’accumulent devant la sortie de l’immeuble. Il commence à pleuvoir. Je me dis que c’est mal embraqué leur affaire. Moi je dis ça… Trêve de cynisme, la voilà qui apparaît, robe blanche et voile de tulle rouge. Elle fait réellement la tête, son bonheur viendra ensuite allez. Maintenant je peux repartir.

Edirne (prononcer Edeurnè) est la ville la plus à l’ouest du nord de la Turquie, à 3 kms de la Grèce et 13 kms de la Bulgarie (Bulgaristan sur les panneaux). 150.000 habitants. Capitale de l’empire ottoman avant Constantinople. A la croisée des migrations est-ouest, des envahisseurs… Il y a de l’histoire. Et non, tu n’es pas venu là non plus Paul. Laisse-moi faire un peu de tourisme, je m’occupe bientôt de toi. Bémol, il pleut ! Le patron de mon hôtel reçoit des bulgares, des roumains, des allemands qui viennent en vélo en famille. Des français aussi me dit-il pour me faire plaisir. Mais moins de grecs pourtant voisins depuis trois ans. Des tensions politiques semble-t-il. D’ailleurs il me dit ouvertement ne pas aimer qui vous savez.Et celui-là n’en finit pas avec ses provocations. La ville a été fondé par l’empereur romain Hadrien (les Mémoires de Yourcenar). Elle s’appelait d’ailleurs Andrinople. C’était l’époque où tu étais encore bien loin d’être un projet mon Paulo. Oulala, si je t’avais appelé Paulo, du temps où tu étais plus vivant que moi, j’aurais pris une bien belle rouste ! Edirne a été occupée par les Russes, est tombée dans les mains des Bulgares, a été restituée à la Turquie pour ensuite tomber dans l’escarcelle de la Grèce. Une histoire mouvementée donc ; mais depuis cent ans, elle appartient bien à la Turquie.

Cela fait trois jours que je bois abondamment de l’eau du robinet. Et je lis dans le Routard qu’il ne faut absolument pas boire l’eau du robinet, même si on nous dit qu’elle est bonne à boire. C’est écrit en gras et en lettres capitales. Pour un peu, il me provoquerait des maux d’estomac à me faire peur ce Routard de mes deux. Je n’ai pas apporté ma gourde filtrante. Erreur. J’en suis quitte à acheter des bouteilles d’eau en plastique et participer à l’agonie de la planète. Quelle frayeur, j’ai failli mourir 😉
Mon logeur à la 5roomspansiyon, guesthouse comme je les aime, est un retraité de l’armée reconverti dans l’hôtellerie. On discute beaucoup. J’ai une petite chambre sans air conditionné, mais pas besoin ces jours-ci. Je négocie en direct avec lui. 37€ avec le petit déjeuner ultra copieux. Petite cour au calme où je peux roupiller tranquille.
Edirne fourmille de mosquées anciennes. L’une d’entre elles a été conçue par le génial Sinan, architecte de Soliman el magnifico. On lui doit la fameuse mosquée Sülemaniye à Istanbul. Et puis quelques bazars où s’expose la contrefaçon. La Turquie est paraît-il la championne du monde de la contrefaçon. Nike, Lacoste and co sont a profusion à prix dérisoire. Des caravansérails sont transformés en hôtels avec cafés et restaurants. Le centre d’Edirne se pratique à pied. A l’écart, il y a un grand ensemble composé d’une jolie mosquée et d’un hôpital du temps de l’empire ottoman, je ne sais plus quel pacha, transformé en musée sur le sujet. Très agréable de s’y promener. En aval d’Edirne, c’est la rivière qui fait frontière avec la Grèce, presque jusqu’à la mer. Mais ça démarre mal. Le traité de Lausanne de 1923 qui a formalisé les frontières actuelles et obligé le basculement des populations vers leurs origines respectives (les turcs en Turquie et les grecs en Grèce), a inclus une ville, Kaardagag, située au-delà de la rivière, à la Turquie C’est une excursion agréable avec cafés et restaurants bordant une avenue arborée et fleurie au bout de laquelle se trouve l’ancienne gare d’Edirne. L’excursion est très prisée des locaux le dimanche. Sincèrement, mon Paul, je ne comprends pas pourquoi l’armée ne vous a pas organisé une excursion à Edirne en 1915, en guise de bienvenue, pour briser la glace, fraterniser avec l’ennemi, pour vous mettre à l’aise quoi !

Allez, c’est bon, il devient temps que je m’occupe de toi. Retour en 3 heures par une superbe 2X2 voies long de la mer de Marmara, toujours côté Europe pour ceux qui ont suivi. Je vais m’établir deux jours à Kilitbahir (bahir veut dire « quai », « bord de mer »), toute petite ville placée à l’endroit le plus étroit du détroit (des Dardanelles), 2 kms à peine de sa voisine en face, Canakkale. Je ne pouvais pas faire autrement que de descendre à la pension « Dardanelles 1915 ». Je parle de ton histoire au patron, retraité de la marine, il me donne tout plein de conseils pour mon périple à venir. La péninsule de Gallipoli (Gelibolu en turc) fourmille de rappels de l’épisode des Dardanelles, cimetières militaires nombreux et éparpillés, musées, monuments… Partout s’exprime l’extrême fierté de la nation. Si les pertes ont été terribles côté turc, c’est une victoire retentissante ici. Désolé mon Paul, mais tu le sais. Tu es arrivé en bout de course, l’affaire était pliée. Vous n’êtes même pas arrivés jusqu’à Kilitbahir et passer le détroit en bateau s’est avéré impossible, turcs sur les rives et réseau de mines flottantes. Un vrai carnage dont tu as heureusement réchappé.

Je lis Bisiklet, Reservasiyon et Dekorasyon. Et j’apprends que le « i » se prononce différemment selon qu’on met un point ou qu’on n’en met pas. Ainsi le « i » sans point (impossible à écrire sur mon clavier) se dit « eu », et le « i » avec un point (là j’ai bon) se dit « i » comme nous. Et je lance un débat. Pourquoi met-on un point sur le « i » puisque, pour nous, ça ne change rien à la prononciation. Ca gâche de l’encre et du temps, non ? Mon logeur m’offre un café (turc). Je décline, trop épais, trop fort, ça me reste toujours sur l’estomac. Et tiens d’ailleurs mon Paul, tu connais le café turc, les bains, les toilètalas… Connais-tu autre chose qui soit turc ? A vos tablettes… Pour gagner ma considération, on ferait n’importe quoi. « Turc » veut dire « fort » en je ne sais plus quelle langue, d’où l’origine de l’appellation du peuple et certainement de l’expression « fort comme un turc ».

Le sud de la péninsule de Gallipoli fourmille de cimetières militaires. Chaque pays a le(s) sien(s). La comptabilisation du nombre de morts varie d’une source à l’autre. En voici une : 50.000 morts en tout côté français, au moins deux fois plus côté britannique, 250.000 morts côté turc… morts au combat ou de maladie (typhoïde, dysenterie, malaria). Quant aux blessés, pfouf… Il n’y a qu’un seul cimetière militaire français. Il est situé à Sedulbahir à la pointe sud, sur la mer Egée, à l’entrée du détroit. Les français, dont toi donc Paul, aviez débarqués sur la plage S. Vous aviez lettré les points d’accès, chacun sa lettre, pour ne pas compliquer les choses. Je me baigne à cet endroit, bande de sable étroite, eau peu profonde, transparente un vrai bonheur. C’est la mer Egée, pas encore le détroit, qui a dit « la mer à Gégé » ? En face est l’île turc Gökçeada, on la voit bien. Les îles grcs de Samothrace et de Lemnos ne sont pas loin derrière. Tu te souviens de Lemnos, où tu as débarqué. Je ne refais pas le topo. Tout est dans mon bouquin. Tu m’excuseras de ne pas toujours penser que tu en as vraiment ch…, pile à cet endroit, il y a 109 ans tout pile, à 15 jours près. Aujourd’hui c’est bien tranquille, je suis seul dans l’eau, quelques poissons gris avec une rayure noire m’accompagnent dans ma nage. Je monte voir le cimetière. Il paraît qu’il y a ici 14.000 de tes camarades. Ça me paraît beaucoup. Certains, 3.000 est-il écrit, sont inconnus et regroupés. Les autres sont alignés à flanc de colline, dirigés vers la mer, on ne peut avoir de meilleure vue ! De gros buissons de romarin donnent de la couleur et embaument. Chaque soldat a sa croix et son nom. Certains n’ont qu’un prénom, Alexandre, Didier, Robert. A moins que ce soit leur patronyme. Je commence ma lecture des croix, je ne connais personne, c’est fastidieux. Comme je l’avais déjà remarqué au cimetière de Zetenlik à Thessalonique, beaucoup de noms sont africains, regroupés sous le terme de sénégalais, venus se battre « pour la France » dans ce coin paumé. « Morts pour la France » est-il écrit sous le nom de chacun. Ça leur fait une belle jambe aux familles de ces Yacadou Koné et autres Mamadou Triafoulou. Pour quelques-uns, on a pris soin de scier les bras horizontaux de la croix. Question confessionnelle sans doute.

En haut du cimetière, excellemment entretenu, se trouve un monument tout blanc sur lequel est inscrit une phrase que je trouve bien tarte. Et je vois que cette phrase est signée de Victor Hugo. Je vous la livre :
« Gloire à notre France éternelle
Gloire à ceux qui sont morts pour elle
Aux martyrs, aux vaillants, aux forts
A ceux qu’enflamme leur exemple
Qui veulent place dans le temple
Et qui mourront comme ils sont morts »
Et bien, non merci pour moi… On dirait du Macron 😉
Ca fait tout de même bizarre de visiter cette région qui fut une défaite cuisante pour nous. Les Turcs ne cachent pas leur fierté. En France, on a préféré l’oublier et prioriser Verdun et le front de l’ouest. En Angleterre, la controverse subsiste car Winston Churchill y a joué un rôle (négatif) primordial. Pour les Australiens et les Néozélandais de l’ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps), pour lesquels c’était leur première sortie en Europe (youpie !), ils n’oublient pas le 25 avril 1915, jour de débarquement raté, et commémorent chaque année cette date, c’est l’ANZAC Day, c’est férié. A ma guesthouse, viennent de débarquer des touristes australiens, débarquement pacifique bien sûr.

Un avion de chasse troue l’air d’un vacarme assourdissant. A cette allure, il sera à Athènes en dix minutes ! Si vous aviez eu quelques-uns de ces modèles, ta guerre aurait pris une autre tournure, non ?
Les boutiques à souvenirs sont à pleurer. Mais c’est universel ça !
De la terrasse du « Dardanelles 1915 » où j’écris, je vois Cannakkale sur la rive en face, comme si j’y étais. De gros cargos bateaux défilent inlassablement, quelques porte-conteneurs aussi. C’est la route pour Istanbul puis la mer Noire. Ca ne doit pas améliorer la qualité de l’eau cette procession incessante.
Je vais en rester là pour ce premier courrier. Mes lecteurs vont se lasser si la lecture est trop longue. Promis je t’envoie la deuxième partie d’ici quelques jours. Je passe côté asiatique demain, si ça ce n’est pas un bon teasing…