Je vous écris de Phnom Penh
L'histoire commence en 2002. Un de mes premiers voyages en solo. Le Cambodge, 3 semaines je crois, je suis encore salarié :) Phnom Penh est une aimable capitale poussiéreuse endormie au bord du Mékong, encore traumatisée par les horreurs des khmers rouges et sa guerre civile. Il y a très peu de voitures, les routes ne sont pas asphaltées pour la plupart, les tuk-tuks sont à pédales, les gamins morveux font la manche avec insistance jusque sur les terrasses des restaurants où se prélassent les rares touristes. Visiter Angkor est un rêve pour se perdre. Sihanoukville, encore bien isolée, offre une vague plage et il y a peu de choix d'hôtels. C'est encore l'époque où on arrive avec une faible idée de ce qu'on va trouver, où quelques rabatteurs attendent le client à la descente du bus, où on demande à l'hôtel s'il y a de la place (ce dont on est à peu près sûr) et si on peut voir... Excellent souvenir. Quelques années plus tard, mon fils Joseph se rend au Cambodge avec sa mère. Je lui demande de me raconter. Il me parle des grosses voitures à Phnom Penh et de quelques autres choses qui me font dire que nous ne sommes pas allés dans la même ville, dans le même pays. Il faut que je me rende compte. En 2010, je retourne voir ça. Constater les différences. J'accède au Cambodge depuis le Vietnam au niveau de Chau Doc, par bateau sur le Mékong. Je débarque à Phnom Penh. Effectivement les choses ont bien changé, je ne reconnais pas grand-chose de la misère qui m'avait frappée. En poussant un peu, je m'aperçois qu'on l'a simplement déplacée. Il s'agit de donner une bonne image de la capitale, d'attirer les touristes, de faire venir les capitaux et investissements étrangers, bâtir une vraie économie. Ne plus faire peur. Phnom Penh se développe. Les chinois, plaies de l'Asie, avides de suprématie régionale, ne vont pas se gêner.

L'année suivante, descendant du Laos, je m'arrête à nouveau à Siem Reap et Angkor. L'organisation a changé du tout au tout. La ville de Siem Reap est devenue une sorte de Kho San Road avec bars et restaurants, et happy hours où on fait la fête à quelques dizaines de mètres de la population locale qu'on ne voit pas et qui reste dans le dénuement. Que là encore on a déménagé. Les chinois, plaies du monde, commencent à investir les lieux et faire nombre sur le site. C'est moins bien. En 2015, je suis de retour, plutôt dans le sud du pays. Sihanoukville est devenue une station balnéaire complètement transformée, les touristes voyageurs vacanciers inondent les nouvelles plages créées, pleines de parasols, apportant dans leur sillage des offres nombreuses d'hébergement, des bars à hôtesses et la prostitution qui va avec... Je fuis et vais m'isoler à Kampot qui est encore acceptable. Le Cambodge s'est créé un triangle touristique Phnom Penh - Angkor - Sihanoukville avec infrastructures aéroportuaires pour gens pressés et argentés. Tout le Cambodge en une semaine, all inclusive. Le pari est économiquement bon. Heureusement le cambodgien de la base demeure accueillant, gentil comme tout. Ma dernière venue dans ce pays date donc d'il y a dix ans, un sacré bail. Je sais que je n'irai pas à Angkor, deux fois, ça va bien. Je n'irai pas non plus à Sihanoukville, à quoi bon se faire du mal.
Aujourd’hui nous sommes aussi loin, moi de vous autres, que la semaine dernière lorsque j’étais en AFS. Mais maintenant, nous avons 6 heures de décalage horaire. Ca change pas mal de choses.

Je vais me déshabituer…
- de mon verre de Sauvignon ou de Chardonnay chaque soir

Je vais m’habituer…
- à essayer de ne pas comparer les lieux à ce qu’ils étaient avant. Ceci dit, de Phnom Penh, je ne reconnais pas grand-chose de mes débuts. Je retrouve quand même le Psar Tmei, grand marché central à l’étonnante architecture bétonnée en coupole. Ils l’ont bien rénové. Toujours les vitrines de bijoux éclairées au centre, les fripes d’un côté, les fruits et légumes, d’un autre… un peu « d’artisanat » et de souvenirs pour les touristes ailleurs. Et le marché de nuit où je vais manger un kao lak beef (bœuf émincé) et des brochettes topissimes, qui n’est plus poussiéreux, où je me souviens m’être fait voler 40$ dans ma poche lors de mon dernier passage. Au centre, cela me fait penser à la place Jemaa et fna de Marrakech. On choisit ce qu’on veut manger sur les étals et on mange par terre sur des nattes ou autour de tables rudimentaires. Il n’y a pas que des touristes. Mais il y a moins de monde. C’est peut-être dû au fait que des restaurants de belle allure ont ouvert dans les parages. J’irai m’en offrir un pour un beef kao lak (encore lui) d’anthologie.

Je vais me réhabituer…
- A manier du cash : la monnaie reine du Cambodge est le dollar. Je pensais que c’était terminé cette histoire de payer les choses dans une monnaie qui n’est pas celle du pays, mais non ! Le Cambodge essaye d’engranger le maximum de devises et les touristes sont incités à laisser leurs dollars. Même dans les ATM, on peut tirer des dollars ! Je vais prendre 200 $ dans une banque sans frais (merci Josy). La tirette me donne deux magnifiques billets de 100 $ tout neufs. Je ne sais pas si ça vous fait cet effet, mais les grosses coupures immaculées me paraissent toujours douteuses ou à encadrer. Je demande à la banque de m’échanger ces billets contre des petites coupures. On peut maintenant payer en carte de crédit dans quelques endroits un peu évolués. Dans ce cas-là, il y a parfois une commission de 3% en plus sur l’addition. Lorsque vous payez en dollars, on vous rend la monnaie en riels, la monnaie cambodgienne officielle. La conversion est très simple (et invariable) : 4.000 riels valent 1$. Mieux vaut avoir des dollars que des riels, ça prend moins de place. Les cambodgiens font la conversion à une vitesse étonnante, sans jamais se tromper.

Je vais me réhabituer…
- A ce qu’on me demande si je voyage seul et qu’on s’étonne qu’il n’y ait pas de « madame ». A cette réponse, les messieurs rigolent et sont un peu jaloux, et les dames me regardent d’un autre air, comme s’il y avait possibilité de se caser. Mais j’extrapole bien sûr, ça, c’était avant, maintenant j’entre dans la catégorie des « vieux messieurs » 😊. Deux hommes attablés devant une boutique, avec pas mal de cadavres de bières devant eux. Ils m’en offrent une justement. Je m’installe. La question rituelle arrive. Je réponds. Whaohhhh font-ils en chœur. Ils sont vietnamiens. J’en profite pour apprendre que merci en vietnamien se dit « Kamal » (« Or-kun » en cambodgien – je me rappelle que c’est « kop-kun » en thaïlandais, pas si loin). Chaque phrase est l’occasion de trinquer. Ils sont déjà bien partis les gars. On n’est qu’au milieu de l’après-midi. Un des deux me montre une photo d’une femme (jolie ma foi). Je comprends que c’est la sienne (titre de propriété !) et qu’elle est au Népal. Je n’y comprends plus rien. Ceci dit, à part le langage de la bière, on a peu d’éléments de compréhension.

Je vais me réhabituer…
- A la conduite à droite. Au moins en tant que piéton pour l’instant à Phnom Penh où je vais aussi vite me réhabituer à traverser quand ce n’est pas possible. C’est drôle d’ailleurs cette histoire de conduite à droite ou à gauche. Cela vient paraît-il du côté où les chevaliers portaient leur épée, afin de ne pas se cogner lorsqu’ils se croisaient sur une route. Les anglais et les français ne portaient pas l’épée du même côté ? Quand je passerai en Thaïlande, il faudra donc que je passe l’arme à gauche !

Je vais me réhabituer…
- A entendre parler français. Parmi les (nombreux) touristes, un sur deux parle français. J’engage quelques conversations. Ça fait du bien quand même. Les français sont décontractés en voyage. Allons enfants… Avec un français dans l’ascenseur de l’hôtel, nous convenons que, vue la proportion élevée des français dans la population touristique, la première phrase ou question soit dite en français et non en anglais.

Je vais me réhabituer…
- Aux trottoirs volés aux piétons par les voitures, les scooters, les débordements de marchandises des boutiques et d’autres choses qui n’ont rien à y faire
- A la moiteur permanente, à mes t-shirts à tordre
- A la nuit dès 18h30 et aux soirées vite achevées
- Aux salons de massage devant lesquels des filles sont affalées dans des fauteuils, très préoccupées par ce qu’il y a sur leur smartphone, et d’autres, plus consciencieuses et qui doivent mieux aimer leur travail qui hurlent d’un coup un « hello siiiir » d’une voix aigüe et nasillarde repris en chœur par les autres qui se sont réveillées.
- Aux conducteurs de tuk-tuk qui vont me héler : "hello sir, tuk-tuk".
- A me tremper les pieds dans du jus de poisson dans les marchés sombres, et ne pas glisser avec mes tongs
- A des panneaux écrits en français bien que la France ait quitté le pays depuis plus de soixante ans, le « poste de police », la « poste », le "service de cardiologie", le nom de quelques restaurants (pour faire chic sûrement), la traduction des œuvres au musée national…
- Au linge qui sèche dehors, devant les blanchisseries, dans les effluves des pots d’échappement
- A manger des nouilles ou du riz à chaque repas

J’ai encore plusieurs options de circuits en tête. Je dois manager entre mes envies, ce que je considère comme des inutilités, les temps de transport, la chaleur prévisible, mon temps imparti. Je ne vais pas me rendre dans le sud de la Thaïlande comme je le pensais initialement, je peux donc rester plus longtemps que prévu au Cambodge. Ce que je veux, c’est ne pas galérer dans des hôtels minables ou inconfortables. Je m’embourgeoise. Ou j’ai achevé mes apprentissages. Va savoir.
Journée de marche. Je sors le reflex. Il n’arrête pas. Il chauffe Marcel. Voilà son petit nom maintenant, retenez-le. Le Musée National du Cambodge possède une sacrée collection de statues khmères. Si on n’aime pas les statues, on passe son tour.

Plus loin, le Tuol Sieng, rebaptisé aujourd’hui Musée du Génocide. Cela fait trois fois que je viens dans ce lieu et l’émotion est toujours là. Lieu bouleversant. Il s’agit d’un ancien lycée où, de 1975 à 1978, le temps de l’abomination des khmers rouges, des cambodgiens ont transité pour être reclus dans des geôles microscopiques, torturés avec sadisme, sans raison valable, et promis à la disparition. Sans que les chiffres puissent être déterminés avec précision, 18.000 personnes auraient péri là, des enfants, beaucoup d’enfants massacrés sous les yeux de leurs mères. Seules 7 personnes ont survécu à l’arrivée des vietnamiens « libérateurs » en 1978, dont 4 enfants petits. Ce qui est remarquable est le silence des visiteurs, à peine des chuchotements, et beaucoup de visages bouleversés. Une amie m’a récemment dit que c’est le seul « musée » où elle ait jamais pleuré. Je poste une galerie de photos « spéciale Tuol Sieng ». J’ai passé les photos en noir et blanc. Au retour, je passe par le marché russe. Pourquoi russe, alors que c’est un vaste déstockage de produits chinois ? Immense, et on ne se croise pas dans les allées très étroites. La piscine de l’hôtel, en rooftop, est plus qu’appréciée. Six grands oiseaux, genre toucans, viennent se poser chaque soir à heure fixe, en attendant que le serveur leur jette un peu de nourriture.

Je parraine depuis un an un garçon de 14 ans, Vutha, par le biais de l’association « Enfants du Mékong ». C’est un projet auquel j’associe Tom. Nous échangeons des courriers. C’est un peu linéaire, ça semble forcé de son côté, un peu frustrant du mien. Aussi, qu’avons-nous d’intelligent à nous raconter quand tout nous sépare, géographie, histoire, âge, culture, langue... Je dois accepter que l’objectif n’est pas de m’épanouir naturellement. J’aide, je peux, et c’est cela qui compte. Les gens d’EDM disent que les enfants ont énormément de reconnaissance mais ne savent pas toujours quoi dire, et c’est bien normal. Ma destination Cambodge cette année est largement motivée par ce projet. Venir rencontrer Vutha, mettre du corps à cette affaire, vérifier qu’il existe bien tant qu’à faire, comprendre pourquoi lui et pas un autre, etc. C’est le jour J. Je mets mon plus beau bermuda et j’astique mes tongs. Je passe un t-shirt pas encore trop imbibé de sueur et me rend (à pied – 40 minutes) au centre EDM. Je rencontre d’abord le directeur du centre, Nicolas, la quarantaine, ici en mission avec sa femme (et ses deux enfants) pour deux ans. EDM privilégie les familles, question de stabilité. Il avoue que, faute de moyens, EDM ne peut pas aider tout le monde et qu’il y a une sorte de « choix de Sophie ». La tâche est immense. Je suis le seul contributeur pour Vutha. Mon don permet d’acheter ce qui est nécessaire pour l’école (uniforme, fournitures…) et d’aider la famille pour sa nourriture de base (riz…). Le cœur du projet est Vutha. L’objectif à terme est que, fort de son éducation, il aide sa famille. Il est suivi régulièrement par une travailleuse sociale attachée au centre, Navy. Vutha travaille bien à l’école, il est parmi les premiers de sa classe (ils sont 66 élèves dans sa classe !) du grade 9 (à peu près notre seconde). C’est prometteur. Il compte aller à l’université ensuite, mais ne sait pas encore trop dans quelle spécialité. Je lui garantis que je continuerai à l’aider s’il va à l’université. Il me remercie.

Avec Navy qui parle anglais avec un accent que j’ai du mal à comprendre, et c’est vraiment dommage, nous nous rendons chez Vutha qui a séché l’école à cause de notre rencontre, à une dizaine de kilomètres de Phnom Penh en tuk-tuk. Rien de touristique dans les parages. Vutha et sa famille vivent à sept dans une sorte de garage sombre et encombré qu’ils louent 70 $ par mois. C’est petit et c’est beaucoup. Je prends conscience que les quelques euros que je donne chaque mois (et que je trouve dérisoires) permettent à Vutha de continuer à aller à l’école. Sinon, il n’irait sans doute plus. Vutha est très timide, il a un très beau sourire. En Asie, on est très peu tactile pour se réconforter et je suis l’étranger dans ce quartier encombré. On me présente comme étant le « Godfather ». Appelez-moi Marlon ! La maman est présente, elle vend du riz tous les matins sur le pas de sa porte. Le papa est travailleur dans la construction, je le verrai plus tard. Ils sont assez âgés, genre mon âge, et ont cinq enfants. Trois qui ont la trentaine, sont mariés et sont sortis du foyer. Une petite sœur qui a treize ans. Je ne demande pas pourquoi ce gap entre les trois aînés et les deux derniers. Comme partout dans le monde, les gens pauvres font plus d’enfants. La pauvreté engendre. On me dit que six ou sept serait la moyenne. Je demande s’il y a des grands-parents. La maman dit qu’ils sont morts pendant les massacres des khmers rouges. Elle avait 12 ans quand ses parents sont décédés. J’interroge. Comment a-t-elle survécu ? A-t-elle été recueillie ? Par qui ? Aucune réponse ne vient, sa gorge se noue, elle pleure. Je l’entoure de mon bras et m’excuse. Ouf, les t-shirts que j’ai achetés à Vutha en AFS sont de la bonne taille. Il les passe l’un sur l’autre sur sa chemise et ne les quitte plus. Je donne des petits savons d’hôtel à la maman ainsi qu’un magnet d’une petite tour Eiffel qui fait moins d’effet. Ils ne connaissent pas. Nous partons, Navy, Vutha, sa petite sœur et moi, dans un centre commercial où j’achète un sac à dos pour l’un et des baskets pour l’autre. Navy négocie les prix sans en avoir l’air. De temps en temps, elle m’annonce que le prix a baissé, alors que je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu marchandage. Quand elle me dit que c’est le bon prix, je dis d’accord. 11 $ pour le sac (qualité chinoise mais joli) et 9 $ pour les chaussures. Je ne me suis pas ruiné. Vutha est vraiment très timide, difficile de le dérider. Pas grave, je ne suis que de passage et je sais que cette journée est marquante pour lui.

Mission accomplie. Je n’ai plus rien à faire à Phnom Penh, je peux partir.
Dans l’attente de votre retour, j’espère vous avoir transporté.

Hôtel à Phnom Penh, réservé sur Booking.com, le Pooltop Phnom Penh – 24$/nuit. L’atout est l’emplacement dans un quartier calme avec vue sur le Mékong depuis la terrasse de toit où il y a une piscine. Ma chambre est aveugle mais de taille suffisante et fraîche. Il y a la clim. Il y a d’autres chambres avec fenêtre sur l’extérieur, certainement plus chères, et la vue ne peut donner que sur d’autres immeubles. Le reproche que je peux faire à cet hôtel est son nom, Pooltop. Vraiment trop proche de Pol Pot !