Bonjouratous,
Le contexte : ma maison est louée pour une semaine. Une famille américano-allemande, d’origine asiatique et habitant au Portugal. On est déjà perdu. Quatre enfants de six, quatre, deux ans et six mois. Ça va sentir la couche bien chargée ! Ils n’ont pas de voiture, se trimballent en train et en bus, il semblerait que les enfants adorent. Tant mieux… Dans ces cas-là, je file sur le site de Transavia. Où pourrais-je bien aller alourdir mon empreinte carbone ? Là j’en viens, là j’y suis déjà allé il n’y a pas longtemps, là bof, et pourquoi pas là ? Pour là le billet est trop cher… Le nombre des destinations s’amenuise. Rome s’impose assez facilement. Va pour Rome. Ma dernière visite à la capitale italienne date d’il y a une vingtaine d’années, et celle d’avant, quand j’étais petit, avec mes parents. Ça fait deux baux ! La location de ma maison couvrira largement les frais de ce voyage.

Pour éviter les 100 euros supplémentaires pour une valise cabine (ils exagèrent à la compagnie), je me contente d’un petit sac à dos à mettre sous mes pieds. Dans l’avion, je porte cinq couches de vêtements. Ça va, il fait froid à Paris et assez frais encore à Rome. C’est toujours ça de moins dans le sac, d’autant que je ne me sépare pas de mon reflex ni de mon laptop. Je m’héberge à Ostie, pas trop loin de l’aéroport, à vingt kilomètres du centre de Rome. Un train de banlieue fait la navette toutes les vingt minutes. J’y suis au calme, à cent mètres de la mer. L’appartement est parfait, vaste, confortable et lumineux. Ostie n’est pas une jolie ville, mais c’est agréable d’y être.

Pas loin, à deux stations de train, il y a Ostia Antica. C’est le site antique. Les ruines. Ostie était le port le Rome dans l’antiquité. Je ne suis en général pas très friand des tas de pierres où il faut deviner les traces de temples et de maisons exceptionnels, mais ici, le site est très vaste, la ville pouvait contenir 60.000 habitants, la balade entre les murs et fondations de brique est très agréable… J’y reste deux heures et je n’avais pas mon bouquin. Peu de monde.

Je ne vais pas faire le touriste et cocher les sites incontournables à visiter dans le guide de voyage. Je vais me laisser guider au hasard, passer mon temps à prendre mon temps, m’arrêter quand j’en aurai assez, et surtout… fuir le monde, car du monde, il y en a, c’est le printemps naissant, les arbres sont en fleurs et les filles (objectivement pas toutes) sont jolies 😊. J’ai adoré arpenter les quartiers Trastevere et Garbatella. Le premier est à l’ouest du Tibre. Il est bien de s’y promener le matin. Plus tard, vers l’heure du déjeuner, les touristes y transhument après avoir piétiné de l’autre côté. Vieux quartier qui pourrait somnoler s’il était moins pittoresque et donc offert aux masses, aux hordes, aux troupeaux… Je n’ai aucune humilité sur ce point. Je m’y régale des immeubles colorés et décolorés en tous sens, des murs peints, souvent contestataires, des quelques églises aux intérieurs riches et jolis, où je vais trouver le repos presqu'éternel et prier pour vos âmes compromises. Je déjeune avant le monde. Mes voisins de pâtes à la crème sont un jeune couple américain qui semble avoir plein de choses à s’apprendre. Une véritable logorrhée qui me fait penser aux films de Woody Allen délicieusement bavards, jusqu’à l’agacement parfois.

Le dimanche matin, c’est fripe et puces, marché immense aux allures de braderie de Lille.

Garbatella est plus au sud, plus à l’écart des flux. Composé de magnifiques immeubles maisons à la romaine, la contestation est sur ses murs. Comme souvent ailleurs, on réclame la liberté de la Palestine, celle de Gaza, la déchéance de certains dirigeants du côté de l’agression… Giorgia Meloni n’est pas en reste dans les querelles affichées. Dans ce quartier, je me transpose dans l’ambiance des films italiens des années pffffff… cinquante ? soixante ? Hello Marcello, gloire à toi Sofia… D’ailleurs, je me rappelle cette particularité de l’Italie de ne pas bouger, de conserver une apparence vieillotte. Les crises économiques passent sur elle, les bâtiments demeurent, magnifiques sans être repeints ou restaurés. Les syndics de copropriété n’ont pas les moyens.

Par hasard, je visite, dans les parages, un très joli musée installé dans une ancienne usine de production électrique. On y a laissé des machines et on a comblé avec des statues antiques, les réserves sont importantes dans ce pays. La muséographie est superbe. Pas trop de monde là encore. Son nom : Centrale Montemartini.

Autre lieu atypique, le Mattatoio. Cela veut dire « abattoir » en italien. Dans ces anciens abattoirs (penser à La Villette), est maintenant installé un centre d’art contemporain. Les bâtiments, hangars et espaces de tri ont été maintenus et rénovés. Lors de mon passage, deux expositions assez… conceptuelles, mais surtout une très belle rétrospective photographique d’Irving Penn. Les photos viennent du fonds de la MEP (Maison Européenne de la Photographie) à Paris, où je ne loupe aucune expo maintenant.

Je suis allé voir la basilique San Paolo Fuori le Mura (St Paul hors les murs), bâtie sur le lieu où Saint-Paul aurait été sacrifié. Très impressionné par l’immensité du lieu. Plus loin, je rencontre une pyramide incongrue, tombe d’un dignitaire de l’antiquité, un obélisque sur une place d’église et un pommeau de porte à l’effigie égyptienne. Ça me poursuit… Et je rigole, les pyramides de là-bas ont 5.000 ans et plus. Tout ici est donc tout neuf !

Je vais quand même renifler les contours du Colisée (Collosseo en italien). La sortie de métro débouche sur le site directement. Les murs arrondis sont à cinquante mètres, pas plus. Mais c’est tout juste si on n’est pas refoulé à l’intérieur du métro, tellement la foule est nombreuse et compacte. Le monument a été conçu pour contenir 80.000 personnes, ils doivent être ce nombre à l’intérieur, on doit être autant à l’extérieur. Au secours. La tour Eiffel, le château de Versailles et le Mont St Michel réunis peuvent aller se rhabiller. Il faut fuir. Mais fuir est déjà une difficulté. Les touristes sont nombreux partout. Je comprends qu’on est weekend de Pâques. En plus des vacanciers, il y a la transhumance catholique. Je me rappelle ces autoroutes de fourmis dans la jungle centraméricaine. C'est nous aujourd'hui. Le pape délivrera sa parole aux fidèles demain. Il parlera urbi, si si si, orbi, resi resi resi. Parlera-t-il d’Orban à Durban ? NO NO NO ! Je n’irai pas voir si Saint-Pierre a toujours sa place. Je n’entrerai pas non plus dans le Panthéon. La vaste place à ses pieds ressemble à une fan zone. Il y a match aujourd’hui ? Je sors quand même mon reflex et tire quelques portraits... de touristes.

Je monte au Janicule (Gianicolo). Au sommet, la vue est superbe sur la ville. Au-delà, quelques montagnes sont encore enneigées. Janicule… Une association de mots et d’idées de mauvais goût me passe par la tête. Cela me rappelle quelques moments profonds et joyeux. Les touristes, qui ont autre chose à penser, sont aussi venus là nombreux pour prendre des selfies.
Je n’irai pas jeter mes pièces à la Fontaine Trevi, n’en déplaise à Anita… Il paraît qu’ils récupèrent chaque jour 4.000 €, 1,5 millions d’euros par an, c’est énorme. La tradition est la suivante : tourner le dos à la fontaine et jeter une pièce de la main droite par-dessus l’épaule gauche. 1 pièce jetée = retour à Rome, 2 pièces = trouver l’amour, 3 pièces = se marier. Je ne me sens pas concerné et ils n’ont pas besoin de mes sous, mais tant mieux pour les bonnes œuvres.

Ici, le monde parle allemand et anglais. Beaucoup italien, ça rassure. Des groupes d’étudiants multilingues. Ça sent l’Erasmus ! Dans ce brouhaha, on peut quand même trouver, dans les ruelles adjacentes, des petites osterias sympas et tranquilles. Je reviens tranquillement vers la gare, en longeant le Tibre. C’est marche automatique. N’interrogez pas mes pieds où ils vont faire grève. Je rentre dormir et terminer la journée à lire sur la plage d’Ostie. « La ballerine de Kiev » de Stéphanie Perez (2024). C’est là encore étonnant. Grande plage de sable gris, pas encore aménagée à l’italienne pour la saison d’été. Le fond est composé d’immeubles désaffectés aux volumes superbes, reliefs d'une gloire passée. Qu’étaient-ils avant ? Quelle nouvelle vie peut-on leur donner ? Ça me plaît ce pays aux promoteurs inefficaces. On pourrait se croire au bord de la Mer Noire. Il fait de plus en plus beau. Les maillots de bains font leur apparition, les jeunes s’enlacent sans vergogne, mais personne n’ose encore se tremper les fesses. A propos de fesses, je m'étonne toujours de ces petites nanas qui exhibent leur postérieur entier, le maillot ne couvrant que le fouifoui à l'avant. Les garçons eux, n'ont pas cette injonction ! Ca vous étonne aussi ? Me too. Ce monde est un vaste paradoxe... Au moins, dans l'antiquité, les statues montraient sans filtre les beaux fessiers des jeunes hommes (voir plus bas).

Je loue une voiture pour deux jours, histoire d’aller voir ailleurs si j’y suis. Erreur colossale (coliséale ?) en ce lundi de Pâques. C’est férié, dernier jour des courtes vacances scolaires, le monde romain se lance sur les routes à l’assaut des jolis villages que je compte explorer. Ils sont fous ces romains, c’est mon idée fixe ! Nemi d’abord, je renonce. Castel Gondolfo, je renonce aussi, mais me trouve un bar pour mon capuccino matinal, avec vue sur le palais d’été du pape, situé en hauteur d’un charmant lac bien tranquille à l’eau bleu pétrole. Suggestion, tirer un câble permettant au pape d’accéder rapidement au ponton du lac pour s’adonner à des séances de pédalo. On appellerait ça la tyroléonienne et le pédaléon. Succès garanti. A propos de capuccino, le prix est de 1,5€, parfois moins, rarement plus. J'aime l'Italie :) Je retourne roupiller sur la plage, c’est bien aussi quoique les italiens soient là également en nombre ! Personne n’est donc chez soi, une aubaine pour les cambrioleurs…

Le lendemain est nettement mieux, direction Tivoli qui est une petite ville qu’on dirait de montagne. On est quand même à 200 mètres d’altitude ! Des ruelles, des vieux immeubles en voie de délabrement, de la vie, j’aime beaucoup. Deux sites à noter. La Villa Adriana. Adriana comme Hadrien, pas Karembeu hein ! L’empereur Hadrien (76-138) s’y était fait construire une petite ville rien que pour lui. Dans un parc de 120 hectares. Pas trop de monde. Le monde à 80% français. Normal, c’est culturel et c’est à l’écart 😊 Sympa comme tout. Ça me donne envie de relire "les Mémoires d'Hadrien" (Yourcenar). Et la Villa d’Este, plus connue, en plein Tivoli, donc plus fréquentée et cosmopolite. Autre époque, le cardinal d’Este a fait construire ce petit palais et les jardins au 16ème siècle. Très connu pour ses multiples fontaines. Il y en aurait 500 ! Euh… pas vu toutes… Très chouette aussi. Retour par Frascati, joli bourg avec des grandes maisons de nobles qui sont imposantes de l’extérieur (on ne visite pas). Remarquable château qui semble veiller sur la cité.

Je quitte Rome et ses alentours. Très agréable parenthèse. Rome est magnifique… et fréquentée à ses endroits connus, un peu comme Venise. Mais Venise n'est pas en Italie, Venise, faut que j'te dise... Il suffit d’aller un peu plus loin, un peu derrière, dans d’autres quartiers, là où il y a la vraie vie. Et Rome est vaste, beaucoup plus grande que Paris. Il est certain que si j’avais fait le parallèle avec le week-end de Pâques, je ne serais pas venu à Rome cette fois-ci. Mais ça l’a bien fait malgré tout. Me loger à Ostie était la bonne idée. Comme dirait l'autre taré, je devrais obtenir le prix Nobel des bonnes idées. Ça fait huit bonnes idées que j’ai. D’abord la première, ensuite la deuxième, etc. Non ?
Durant ce séjour, j'ai réalisé le tour de force de ne pas manger une seule pizza. Plutôt des pâtes, de la charcuterie, du fromage. Je rentre faire le lapin, manger des légumes.
Je pars une dernière fois à la plage. J’ai commencé « les Cerfs-volants de Kaboul » de Khaled Hosseini. Je m’embarque à nouveau dans des sujets dramatiques de notre époque ! Je devrais postuler pour le prix Nobel du masochisme…

J’espère vous avoir bien transportés
ERicW