BOCAS DEL TORO PUERTO VIEJO
Bonjouratous,
Scène à Panama City :
Dans un parc, un homme est assis sur un banc. Sur un tabouret positionné devant lui, il a installé deux paquets de cigarettes ouverts séparés par un briquet. Il discute avec son copain, assis à côté de lui. De temps en temps, d’autres hommes viennent lui tendre une pièce de monnaie en échange de laquelle il sort une ou deux cigarettes qu’il tend à l’acheteur. S’il le désire, il peut lui allumer. Sur le banc d’en face, une femme de la rue, d’aspect certainement plus vieux que son âge véritable, maigre et émaciée, est allongée, la tête posée sur un sac de courses. Elle dort malgré le bruit environnant. Elle se réveille et se met à parler toute seule. Toute seule ? Non. C’est bien à quelqu’un qu’elle parle, contre lequel elle vocifère plutôt. C’est l’homme invisible. Cette dame, dans son monde, est fâchée avec tout le monde.

Albrook, Terminal des bus, 20h. Le bus de nuit s’ébranle. Je suis dedans. Il va parcourir les 600 kms qui nous relient de Bocas del Toro, tout là-haut, aux confins du pays. Après, c’est le Costa Rica. C’était prévu, ce bus est un congélateur. Je suis équipé. J’ai la panoplie des cas extrêmes : pantalon, chaussettes, chaussures fermées, sweat et capuche, écharpe… Douze heures de trajet promis, nous n’en auront besoin que de dix. C’est inédit ! Le bus est plein. Des locaux en majorité, une quinzaine de polonais en vadrouille et Mercédes, française, la trentaine. Mercédes termine un congé sabbatique d’un an, le retour sera peut-être compliqué. Il y a quelques jours à Cali, Colombie, elle s’est fait braquer et voler son téléphone portable. Pour l’instant elle relativise, mais la fatigue s’accumulant, elle va accuser le coup à Bocas del Toro. Heureusement pour elle, un ami de voyage va la rejoindre. On s’aperçoit bien entendu de l’essentialité de cet objet dans nos voyages actuels. J’ai moi-même cette hantise de le perdre. De là à se faire mettre un revolver sur la tempe… A la descente du bus à Almirante, un taxi nous emmène pour un court trajet à l’embarcadère où nous prenons un bateau rapide pour Bocas Town.

Bocas del Toro est un archipel de neuf îles principales très populaire. La plus grande, isla Colon, fait office d’île principale. De là, tout s’organise. Bocas Town a l’architecture caraïbe. Maisons en bois, balustrades, très colorées. L’ambiance aussi. Jeune et sonore, très fiesta. Je vais y rester deux nuits, je verrai ensuite. Le peuple autochtone du coin sont les Ngäbe-Buglé (pourquoi pas papillon ou libellule tant qu’on y est !). Ce n’est visiblement pas une comarca, ils ne dirigent rien, aucun frein sur le tourisme débridé. Nous petit-déjeunons et papotons avec Mercedes en attendant que nos chambres soient disponibles. Je loue un vélo et pars en direction de la plage Bluff au nord de l’île. Le freinage se fait par rétropédalage, je m’habitue. L’idée est d’aller déjeuner au bord de l’eau et de trouver un endroit calme pour la baignade. Double mission accomplie.
Au dîner, queues de langoustes (petites) sauce coconut. Arghhhhhhhhhhh

Le saviez-vous ?
Il y a plus de morts provoquées par les noix de coco chaque année que par les requins ! 15 fois plus selon les uns, les autres n’en savent rien. C’est absolument statistiquement non prouvé 😉 Mais on ne le dira jamais assez, on n’étend pas sa serviette sous un cocotier !
Etonnamment, l’hippopotame est encore plus meurtrier. Sur cet aspect, je suis en sécurité ici. Pas d’hippo à l’horizon…

Vous allez briller en société 😊
L’Homo Sapiens Sapiens (nous) est apparu en Afrique il y a 120.000 ans environ. C’est tout de même tellement peu quand on réalise que l’extinction des dinosaures, pourtant pas à l’origine de la création de la planète, date d’il y a 66 millions d’années. C’était un mardi. Il (l’HSS) s’est répandu en Europe, en Asie et en Australie (il avait dû apprendre à nager) il y a 30 à 50.000 ans. C’est le continent américain qui a subi les pas de notre humanité en dernier, notamment donc l’Amérique du sud (15 à 20.000 ans). L’Homo Sapiens Trumpicus n’aurait jamais dû voir le jour. Il est le hasard de l’accouplement de l’Homo Trouducus et de l’Homo Conardis. Malheureusement l’espèce se répand ! En tout cas, on en parle beaucoup (trop)…

On en parle justement (de l'Homo Trumpicus) avec une Américaine sur le bateau qui nous amène vers l’île Solarte pour snorkeling (moi) et diving (elle). Elle et son mari sont effondrés. Retraités maintenant, ils songent sérieusement à quitter leur pays. Ils semblent avoir les moyens. Il y a une autre Américaine sur le bateau. Elle est en gros l’animatrice du groupe. Petite blonde de Chicago, 25 ans, elle préfère les eaux chaudes de Bocas aux eaux froides de la Californie où elle a fait ses premières plongées en réel. Elle fait le show à l’américaine, très enthousiaste et entraînante. Elle me fait rire. En plus elle est très jolie… Pour revenir au snorkeling, j’ai connu nettement mieux en termes de couleurs et diversité de poissons. Pendant un long moment, je me retrouve au milieu de millions de petits poissons tous identiques de 3-4 cms environ. Sur un petit espace, il y a là plus de poissons que de panaméens en leur pays. N’en ayez aucun doute, j’ai compté ! Je me dis que, dans l’échelle des êtres vivants, on donne bien plus de valeur à l’humain qu’aux autres. Je lance le débat… Je me dis également que, si j’étais un requin, je viendrais ici nager la gueule ouverte à l’heure du petit-déjeuner.

Lancha pour l’île Carenero, juste en face, pour déjeuner face à la mer (salade césar au poulet) et aller barboter dans l’eau à l’écart. Ici, la mer respecte le "principe des 4 B" que je viens d’inventer : Bleue, Belle, Bonne et Baignable. La vie est parfois dure ! J’arrive à m’en sortir pas mal, non ? Dîner d’une langouste entière avec Mercédes et son ami américain. Une québécoise vient nous rejoindre. Je n’ai jamais rencontré autant d’américains en voyage en si peu de temps ! Pour l’instant, aucun n’arborait de casquette rouge. On peut s’en donner à cœur-joie. La nouvelle du jour est la baisse historique du dollar. Il n’a pas été aussi bas avec l’euro depuis quatre ans. C'est une super bonne opportunité pour le voyageur, surtout dans un pays où la monnaie en est dépendante. Merci Donald (pour une fois).

Autre ambiance à isla Bastimentos. L’île est à 10 minutes à peine de la principale. Plus grande mais peu habitée. Le village principal où on accoste est peuplé de descendants de jamaïcains mêlés à des autochtones. Ils ne parlent pas espagnol entre eux. Certains sont cordiaux et répondent aux Holas, mais la plupart sont au mieux polis ou te rappellent ton état de transparence. C’est particulier. Même les enfants ne sont pas intéressés. Un chemin bien entretenu amène au nord de l’île vers la Wizard beach. Très belle, grande, sable blanc et dominée par le vent. Des vagues donc plus propices au surf qu’à la nage. J’y fais quand même trempette. Attention aux mauvais courants. De là, un sentier obscur pousse jusqu’à la Red Frog beach où, paraît-il, s’ébattent de minuscules grenouilles rouges. La musique vient de partout. « La musique est un cri qui vient de l’intérieur », chantait l’autre. Chaque maison a la sienne. Reggae, Trompettes et guitares à la mexicaine, musiques actuelles que je ne saurais nommer. Ambiance caribéenne. Vais-je dîner de langouste ce soir encore ? Mystère…

J’ai un peu le sentiment d’être passé à côté de Bocas del Toro, pas eu envie de me mêler à des excursions, mauvais temps le dernier jour… Mais je ne me suis pas lassé à n’y pas faire grand-chose. Et comme disait cet illustre inconnu, néanmoins bourré de multiples talents, Moi, « quand on a l’âge assez de prendre sa retraite, on a passé l’âge de se prendre la tête ». Je quitte Bastimentos au petit matin. La pluie n’a pas arrêté de la nuit. Taxiboat avec le personnel qui va travailler sur la grande île. Comme le métro. Puis transfert assez rapide vers Puerto Viejo au Costa Rica. Passage de douane tranquille. Avec moi, un couple français de Saint-Tropez. Ils sont saisonniers dans la restauration, travaillent huit mois sur douze, mettent de l’argent de côté et partent voyager. Cette année, c’est une boucle un peu biscornue qui les trimballe de Colombie en République Dominicaine, du Panama au Costa Rica, pour finir au Brésil. Très chaleureux et intéressants. On se retrouve plusieurs fois par hasard à Puerto Viejo. Ils ont réservé pour une semaine un hôtel et sont dubitatifs, comme je le suis, concernant les prévisions météo, peu favorables pendant plusieurs jours sur la côte Caraïbe.

Puerto Viejo ne porte plus bien son nom. L’endroit est devenu une station balnéaire populaire avec restaurants, bars et boutiques en rang d’oignon. Rien d'ancien. Mon hôtel, la casa de Rolando, est un peu à l’écart et c’est tant mieux. 30€/nuit. Chaque chambre a sa petite terrasse abritée avec hamac. L'environnement très planté, donne l'impression d'être dans la jungle. Je suis rapidement happé par la multitude « en ville », c’est-à-dire à deux blocs. Pas trop pour moi encore cet endroit. Je vais tirer de l’argent. Les billets sont très jolis, très colorés. On peut encore payer en USD, mais la facture est augmentée. A l’hôtel, je trouve encore un couple de français, cette fois-ci avec leur garçon de dix ans. Ils viennent d’arriver et ont décider de s’établir six mois au Costa Rica. Congé sabbatique. Madame fera l’école à Petit Monsieur. Je n'aurai pas le temps (même en volant, plus vite que le vent, plus vite que le temps...) d'approfondir leur question. On trouve de tout dans ces voyages. Je suis finalement un voyageur bien classique : retraité pépère qui voyage pour s’occuper 😉. La vie est plus chère ici, ça claque tout de suite à la figure. Entre deux gouttes, je pars sur un sentier en retrait de la plage. Quelques passages boueux délicats. Je vois mes premiers paresseux. Yaouh ! Une heure de décalage horaire avec le Panama. A six heures du soir, il fait nuit noire.

Pourtant voisins, le Panama et le Costa Rica ont eu rapidement des destinées très différentes. Comme vous le savez maintenant, quand il a été question de s’éloigner de la dépendance espagnole, le Panama a été rattaché à la Grande Colombie au sud et a accédé à sa totale indépendance en 1903. Le Costa Rica, lui, s’est plutôt fondu avec les états en son nord, sous le Mexique : Guatemala, Honduras, Nicaragua, etc. L’alliance n’a guère tenue et le Costa Rica a accédé à son indépendance en propre en 1821. De tous les pays de la région, il est reconnu que le Costa Rica a jusqu’à présent été le plus stable. Il n’a cependant pas échappé à quelques guerres civiles et mouvements sociaux, ce qui a notamment donné lieu à la constitution actuelle, rédigée en 1949. Très tôt, les questions d’écologie et d’environnement ont été mises sur la table. Considérées incongrues à l’origine, cela porte ses fruits aujourd’hui. Le tourisme est un élément clé de l’économie (près de 6% du PIB). La population est relativement homogène.

Ce soir il pleut sans discontinuer. Une vraie grosse pluie serrée. Impossible de sortir dîner. Ca tombe bien, je n’ai pas faim… Et toc ! La météo des prochains jours est du même acabit, vraiment pas favorable. Je dois prendre une décision. Soit m’acharner sur un chouette programme auquel je pense depuis plusieurs jours : vélo dans les parages, nuit dans un village bribri des environs, visite du petit parc national de Cahuita (entrée gratuite, il faut en profiter !), transfert en bateau sur un canal dans la jungle jusqu’au fameux parc Tortuguero… Soit partir, revenir peut-être plus tard si les conditions s’avèrent plus clémentes. Il pleut toute la nuit. Point positif, la température diminue. La nuit m’a apporté son conseil : « Pars mon lapinou ! » Moi, quand on m'appelle mon lapinou, je fais tout ce qu'on me dit. Je pourrais faire des folies comme mettre du whisky dans mon coca, manger une pizza chez dunkin donuts et même encore cesser ce blog. Euhhhhh
Je paye ma chambre (tant pis pour la nuit non occupée), j’ai un bus à 13h pour San Jose, la capitale, j’y réserve une chambre, je me laisse le temps de voir pour la suite…
J’espère vous avoir bien transportés. J’espère bien, bien vous transporter (avez-vous vu la variante ? 😊)

Lecture :
Résister de Salomé Saqué (2025)
Réquisitoire contre le Rassemblement National. Court essai qui pointe les contradictions du mouvement aux portes du pouvoir. Mais ne surtout pas croire les effets d’adoucissement et de bonne image. Les états d’extrême droite cassent tout, la justice, l’économie, la démocratie, la culture, les informations et la presse… Le retour en arrière est toujours difficile. Pourtant rien n’est inéluctable. Quelques clés pour résister…